Traduction de Marcel Charbonnier
Tout le monde dénigre la feuille de route. Du Département
d'Etat et autres officiels du « quartette »
en passant par le cabinet d'Ariel Sharon pour finir par
les militants internationaux et le citoyen lambda dans les
rues de Palestine et d'Israël, on serait bien à
mal de trouver une seule personne convaincue par cette «
feuille de route ». Depuis le début, elle a
été rejetée comme une énième
initiative mort-née, qui devait aller rejoindre la
série des plans Mitchell et Tenett, Gunnar Jarring
et Roger. Mais est-ce vraiment le cas. A mon avis, la feuille
de route n'est pas dépourvue de sens ; c'est sa signification
que même ceux qui y ont adhéré ont perdue
de vue.
Ce qui nous attend, si la feuille de route échoue
: l'apartheid permanent
En vue plongeante, sous l'angle du succès d'Israël
à mener à bien sa campagne de trente ans visant
à créer des « faits accomplis »
irréversibles sur le terrain, la feuille de route
représente le dernier souffle de la solution à
deux Etats. Le moment est décisif. Quiconque n'a
passé ne serait-ce seulement quelques heures dans
les Territoires occupés l'a compris immédiatement
: Israël a entamé la dernière phase d'incorporation
totale et définitive de la Cisjordanie à Israël
stricto sensu, et de transformation d'une occupation temporaire
en un état d'apartheid définitif.
La mise en pratique par Sharon de la doctrine jabotinskyenne
du « Mur d'Acier » créant des «
faits accomplis » tellement énormes que les
Palestiniens désespéreraient d'avoir jamais
un Etat viable qui leur soit propre a atteint son point
critique. Les blocs de colonisation israéliens sont
tellement étendus, leur inscription dans les structures
d'Israël stricto sensu, par un réseau dense
d'autoroutes et de routes « de contournement »
est tellement achevée, et le Mur de Séparation
confinant les Palestiniens physiquement dans des cantons
minuscules tellement avancé que la solution à
deux Etats est devenue impossible, voire ridicule. Etant
donnée la mauvaise volonté de la communauté
internationale lorsqu'il s'agirait de forcer Israël
à se retirer des Territoires occupés, et en
particulier du refus du Congrès américain
d'exercer une quelconque pression significative sur Israël,
nous pouvons dire désormais qu'Israël est sur
le point de représenter le prochain Etat d'apartheid
dans le monde.
Seule, la feuille de route, ce dernier souffle agonisant
de la solution à deux Etats, sépare l'espoir
pour les Palestiniens d'obtenir leur autodétermination
dans leur propre Etat viable et réellement souverain
(aussi exigu soit-il) et la création de facto d'un
Etat unique contrôlé par Israël. Plutôt
que de nous contenter de passer d'une énième
initiative qui a échoué à encore d'autres
initiatives, nous devons considérer que la feuille
de route représente un tournant dans le conflit israélo-palestinien.
Son échec final modifiera fondamentalement et totalement
la nature de la lutte pour une solution juste et durable
de la question palestinienne. Le problème a moins
à voir avec une vision, un contenu et un processus,
qu'avec leur mise en application. En tant que document,
la feuille de route comporte un certain nombre d'éléments
positifs. Il s'agit du premier document international approuvé
par les Etats-Unis à préconiser la «
fin de l'occupation ». De fait, elle est même
le premier document à utiliser le terme « occupation
» en tant que tel, défiant le déni très
ancien opposé par Israël à l'existence
même d'une occupation. Il s'agit aussi de la première
initiative qui se fixe pour objectif la création
d'un Etat palestinien viable, ce qui en fait un document
bien plus avancé que les négociations vagues
et sans délai fixé des Accords d'Oslo. Le
simple usage du terme « viable » a soulevé
des espoirs que la communauté internationale avait
finalement pris conscience de la stratégie israélienne
des « faits accomplis » obérant toute
négociation et rendant la création d'un Etat
palestinien digne de ce nom impossible.
Le fait que le délai était rapproché
et précis, et qu'un Etat palestinien indépendant,
démocratique et viable, vivant à côté
d'Israël, en paix et en sécurité, à
l'horizon 2005, faisait de la feuille de route un document
qui tenait la route. Il en allait de même de la nature
mutuelle et fondée sur les avancées constatées
du processus, supervisé par le Quartet, et non par
les seuls Américains, ainsi que du fait qu'elle prenait
pour termes de référence les résolutions
de l'Onu, les accords déjà signés entre
les parties, ainsi que l'initiative saoudienne. Tant dans
son contenu que dans sa structure, la feuille de route est
une tentative bien conçue, réalisable et potentiellement
équitable de parvenir à « un règlement
définitif et global du conflit israélo-palestinien
».
Mais, comme tout le monde le savait depuis le début,
la volonté de faire en sorte que cela marche manquait.
Quatre mois après sa publication, la feuille de route
semble pratiquement morte, bien qu'encore sur les rails.
La Russie et l'Onu n'ont jamais pris leur part au processus,
et l'Europe, selon sa mauvaise habitude, a passé
toute la responsabilité aux Etats-Unis. Bush, comme
il se doit, a annoncé à Aqaba que les Etats-Unis
allaient encore une fois assumer le rôle d'unique
médiateur, accédant à une des «
réserves » fondamentales exprimées par
Israël. Alors que des efforts énormes étaient
déployées par l'Autorité palestinienne
afin de réaliser les « réformes »
(dont notamment l'intronisation non démocratique
d'un Premier ministre sans aucun crédit public) et
tandis qu'un responsable subalterne du Département
d'Etat était envoyé en mission afin d'étudier
les « problèmes de sécurité »,
la campagne d'Israël en vue d'assurer sa mainmise définitive
sur la Cisjordanie, Jérusalem Est et Gaza se poursuivait,
sans encombre.
Dès lors que personne n'entretenait la moindre illusion
quant à un quelconque résultat supplémentaire
de la feuille de route, on ne constate aucune attitude auto-gratifiante
de joie mauvaise du type « je vous l'avais bien dit
», parmi ses contempteurs, ni aucun réel sentiment
de énième occasion perdue. Ce que nous constatons,
c'est un dégrisement général, et une
ferme détermination à poursuivre la lutte
contre l'occupation, sans égard au temps qu'il faudra.
La feuille de route, vivante mais seulement parce qu'on
n'en a pas encore publié le certificat de décès,
est en passe d'être mise dans la poubelle de l'Histoire.
Ce sera une énième tentative vite oubliée
de réaliser une paix juste au Moyen-Orient.
L'importance de la feuille de route découle tant
de son calendrier que de son contenu. Tandis qu'Israël
poursuit son annexion irréversible de la Cisjordanie,
seule une pression directe de la communauté internationale
afin que terme soit mis à l'occupation et qu'Israël
se retire totalement des territoires conquis en 1967 (avec
des ajustements territoriaux mineurs) pourra garantir la
condition sine qua non d'une solution à deux Etats
: un Etat palestinien viable et véritablement souverain.
Si la feuille de route échoue ou, plus vraisemblablement,
s'enlise, sans que l'initiative n'ait jamais été
déclarée forclose, nous entrerons dans un
Etat d'apartheid de facto. Israël pourra poursuivre
sont processus d'annexion et d'intégration (des territoires),
les Etats-Unis entreront dans une période préélectorale
interminable, durant laquelle aucune pression ne sera exercée
sur Israël du tout, et un an ou deux seront perdus
avant que la prochaine initiative soit formulée.
Ce sera trop tard : même l'illusion qu'un Etat palestinien
viable puisse être réalisé aura définitivement
disparu. De sa propre main, Israël aura empêché
l'émergence d'un Etat palestinien viable, et aura
créé, en lieu et place, un seul Etat. Bien
entendu, au moment de signer la feuille de route, Sharon
a déclaré son soutien à la solution
à deux Etats. Le grand danger auquel les Palestiniens
sont confrontés dans les limbes du processus de la
feuille de route pas-encore-tout-à-fait-morte étant
que la version sharonienne d'un Etat palestinien est un
bantustan découpé en tronçons, n'exerçant
aucun contrôle sur ses frontières, dépourvu
de liberté de mouvement, sans viabilité économique,
sans accès à ses ressources hydriques, sans
aucune présence significative à Jérusalem
et sans réelle souveraineté, une solution
qui laisse à Israël 90 % du pays et que cette
solution soit « vendue » par les Etats-Unis
qui la feront passer pour un Etat palestinien viable, succès
final de la feuille de route. Tel est le scénario
de Sharon. En tant que partisans d'une solution équitable
au conflit, nous devons rester sur nos gardes face à
une telle éventualité et mettre au point des
stratégies efficaces afin de le mettre en échec.
La lutte à mener en vue d'un Etat unique
L'échec qui rôde de la feuille de route, qui
entendait éviter un apartheid de facto en Palestine
- Israël va modifier fondamentalement et dans son ensemble
la nature du conflit. Israël, de son propre chef, a
rendu une solution à deux Etats impossible. Le seul
« Etat » palestinien qui pourrait émerger
de la matrice du contrôle israélien serait
un bantoustan palestinien. Dès lors que nous considérons
que cette « solution » ne saurait être
tenue pour acceptable, il n'existe qu'une seule alternative
: la création d'un Etat unique en Palestine - Israël.
(J'ai suggéré l'idée, dans des papiers
précédents, qu'en raison de la permanence
du contrôle israélien, un Etat palestinien
tronqué pourrait être acceptable dans le cadre
d'une solution à « double détente »
impliquant la création d'une large Union Moyen-Orientale,
dans laquelle la résidence serait déconnectée
de la citoyenneté. Cela, toutefois, est totalement
illusoire pour le moment, et la nécessité
de mettre un terme à l'occupation est tellement aiguë,
que cela ne saurait constituer un programme d'action pour
le futur immédiat.)
Le décor est par conséquent dressé
pour la prochaine phase du combat pour une solution juste
au conflit israélo-palestinien : une campagne internationale
en vue d'un Etat unique. Les populations palestinienne et
juive étant tellement imbriquées (un million
de Palestiniens vivent sur l'ensemble du territoire israélien,
tandis que 400 000 juifs vivent dans l'ensemble des Territoires
occupés), la faisabilité d'un Etat binational,
avec deux peuples vivant dans une sorte de fédération,
semble impraticable. La conservation de l'existence d'Israël
rend impératif de l'intégrer à tout
arrangement politique si l'on veut qu'il soit faisable (tout
en le neutralisant en tant qu'agence de contrôle).
Etant donnée cette « réalité
» sur le terrain la solution la plus praticable semble
être un Etat unitaire démocratique, offrant
une citoyenneté égale à tous ses habitants.
Si tel est le cas, notre leit-motiv, dans la période
post-feuille de route, sera celui des Sud-Africains en lutte
contre l'apartheid : Une Personne = Une Voix.
Dans cette période, entre chien et loup, du crépuscule
de la feuille de route, nous sommes encore dans une phase
de transition, de la solution à deux Etats, dans
laquelle toutes nos énergies ont été
consacrées à la fin de l'occupation, vers
une campagne prônant un seul Etat qui reconnaisse
que l'occupation est permanente, et cette campagne devra
donc, par conséquent, s'attacher à neutraliser
les aspects de contrôle inhérents à
la colonisation en créant un cadre étatique
commun. Aucun des acteurs n'est encore prêt pour un
tel revirement - ni les Palestiniens, ni la communauté
internationale, ni les militants pacifistes et humanitaires,
ni les communautés juives dans le monde et certainement
pas les juifs israéliens. Des représentants
de l'Autorité palestinienne ont même suggéré
que soulever cette question aujourd'hui même serait
« contre-productif », car cela irait au-delà
de ce que même les partisans de la paix les plus libéraux
seraient aujourd'hui enclins à accepter.
Aussi longtemps que la feuille de route offrira une lueur
d'espoir que quelque chose peut encore être tenté
pour mettre un terme à l'occupation israélienne,
la discussion de scénarios alternatifs sera jugée,
comme par définition, prématurée. Une
telle discussion s'imposera, toutefois, inévitablement,
si, et quand le processus de paix échouera et que
la dure réalité d'une présence israélienne
définitive rentrera dans les têtes. Sans égard
pour nos sentiments au sujet d'un Etat unique, il est grand
temps que nous commencions à nous préparer
conceptuellement et stratégiquement à une
telle éventualité, ainsi qu'à la lutte
qu'une campagne anti-apartheid exigera. Je propose ci-après
quelques éléments qui pourraient contribuer
à cet effort de réflexion :
1 - Dans notre définition d'une campagne en vue d'un
Etat unique, nous devons insister sur le fait qu'aussi fortement
qu'Israël puisse protester, ce sont seulement ses propres
politiques de colonisation et d'annexion qui sont responsables
de l'inéluctabilité de cette solution. Dès
lors qu'un « Etat » palestinien - cum - bantoustans,
seule alternative maintenue par Israël, est totalement
inacceptable et infaisable, Israël s'est lui-même
attiré sur la tête la solution à un
seul Etat. Une solution à deux Etats qui laisserait
Israël intact a été proposée tant
par les Palestiniens que par la Ligue Arabe, à travers
l'initiative saoudienne. Et de fait, cette dernière
est une des références fondamentales de la
feuille de route. Comme dans le précédent
de l'Afrique du Sud, toutefois, où l'apartheid avait
été instauré par les gouvernements
blancs afrikaaner successifs, Israël ne peut s'en prendre
qu'à lui-même de ce qu'il a lui-même
provoqué, par ses propres colonies et sa propre politique
d'occupation, à savoir : un Etat unique. En dépit
de mises en garde répétées venues du
camp de la paix non bêlant, les gouvernements israéliens
successifs - tant travaillistes que Likoud - ont enfermé
le pays dans cette voie sans issue. L'opinion publique israélienne
n'est peut-être effectivement pas favorable à
la vision du « Grand Eretz Israël » (des
sondages récents ont montré que 65 % des Israéliens
souhaiteraient une « séparation » d'avec
les Territoires occupés), le soutien qu'elle apporte
à des gouvernements qui poursuivent une telle politique
la rende complice et finalement responsable de cette politique.
Si la feuille de route échoue, c'est dans une grande
mesure à cause de l'indifférence des Israéliens
devant la subversion de cette initiative de paix par leurs
propres dirigeants. Faire volte-face et aller se plaindre
que l'exigence d'un seul Etat démocratique s'étendant
à l'ensemble du pays serait « anti-israélienne
» et « anti-sioniste » serait une attitude
effrontément hypocrite. Quand la lutte en vue de
deux Etats deviendra - comme, j'en suis persuadé,
elle le fera - une lutte en vue d'un seul Etat démocratique,
nous devons rendre clair comme du cristal de roche que cette
évolution résulte exclusivement du refus d'Israël
de concéder un Etat palestinien viable ne fût-ce
que sur seulement 22 % de la Palestine historique. Sans
doute la prise de conscience du mur vers lequel Israël
est en train de se précipiter finira-t-elle par amener
son opinion juive à rejeter les politiques, les partis
et les dirigeants qui prônent le maintien de l'occupation.
Lorsque ce sera le cas, l'option à deux Etats doit
être reconsidérée. En attendant que
cela arrive, toutefois, la priorité d'une campagne
politique pour un unique Etat a été dictée
par Israël lui-même (j'y insiste).
2 - Nous devons faire passer le point focal de nos efforts
de la fin de l'occupation (chose dont, la feuille de route
ayant échoué, tout le monde devrai admettre
qu'elle ne se produira jamais) à la réalisation
d'un Etat démocratique. Le slogan « Une Personne
= Une Voix » devra fournir la base d'un appel à
la mobilisation générale pour un mouvement
international qui doit ambitionner d'atteindre l'ampleur
et l'efficacité de la campagne contre l'apartheid
sud-africain. Et il est de fait que l'émergence d'un
Etat unique en tant qu'objectif ayant fait l'objet d'un
consensus, chose qui nous fait aujourd'hui cruellement défaut,
rendra l'organisation de cette mobilisation beaucoup plus
aisée. D'ici là, et en même temps, nous
devons, bien entendu, continuer à nous opposer à
l'occupation et à toutes ses conséquences,
dont la répression continue contre le peuple palestinien.
Nous pourrions même défendre certaines étapes
intermédiaires, tel un protectorat international
sur les régions palestiniennes, afin de geler le
processus inexorable d'incorporation des territoires à
Israël, tout en protégeant la population civile.
Nous devons néanmoins nous préparer à
l'issue la plus probable : une campagne contre l'apartheid
et pour un Etat (unique) démocratique.
3 - Nous devons inscrire notre campagne dans le langage
et dans les exigences des droits de l'Homme et de la légalité
internationale. Une campagne pour un Etat démocratique
est destinée à garantir les droits de tous
les habitants du pays ; elle ne saurait être dirigée
contre le peuple israélien ni chercher d'une quelconque
manière à délégitimer la société
ou la culture israélienne. Dès lors que nous
soutiendrons la thèse que la sécurité
et le bien-être de tous les peuples de la région
ne peut être garantie que grâce à une
solution politique qui prenne en compte les droits humains
de chaque personne et que l'autodétermination nationale
devra trouver son expression dans le contexte d'une Union
régionale du Moyen-Orient, nous devons présenter
l'Etat unique démocratique comme un vecteur qui facilitera
la garantie des droits collectifs et individuels et ne représentera
en aucun cas une menace. Le fait que l'occupation et l'apartheid
représentent des défis fondamentaux pour un
monde régi par les droits de l'Homme et le droit
devrait aussi constituer un message essentiel. Le conflit
israélo-palestino-arabe étant emblématique
pour les univers arabe et musulman, la notion que le système
international ne saurait trouver de stabilité (y
compris une réponse au terrorisme) sans que ce problème,
en particulier, ne soit résolu contribuera à
n'en pas douter à susciter un intérêt
très large pour les effets (néfastes) de ce
conflit (à résoudre d'urgence).
4 - Nous devons exhorter l'opinion juive en Israël
et dans la diaspora à limiter les souffrances constatées
durant la lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud en
s'engageant de manière proactive dans ce qui est
la meilleure opportunité de trouver une solution
juste, sûre et positive à un conflit insoluble
autrement. Avant tout, ce dont il était question,
avec le sionisme, c'était que les juifs prennent
en main la responsabilité de leur propre destin.
L'idée d'un Etat juif a apporté la démonstration
qu'elle était politiquement, et finalement, moralement,
injustifiable. Il est grand temps de sauvegarder les aspects
positifs d'Israël ; sa culture nationale vibrante,
sa société, ses institutions et son économie,
en le débarrassant de ce qui ne peut être maintenu
: la « propriété » exclusive d'un
pays dans lequel les juifs représenteront, sous peu,
une minorité.
5 - Nous devons recréer un mouvement international
similaire au mouvement anti-apartheid. Cela sera difficile
: Israël bénéficie d'une crédibilité
et de soutiens bien plus grands que n'en avait l'apartheid.
Mais nous trouverons le moyen de fédérer les
nombreuses ONG disparates et autres groupes militants dans
un réseau cohérent et coordonné se
focalisant sur la solution de l'Etat démocratique
en elle-même, puis qui les fusionnera dans un mouvement
mondial qui ira bien au-delà de nos différentes
associations et réseaux.
L'Etat Uni de Palestine / Israël : Craintes et Chances
Bien que la création d'un Etat démocratique
unitaire en Palestine était depuis longtemps au programme
de l'OLP, elle représente aujourd'hui pour beaucoup
de Palestiniens une option réellement éprouvante.
Même s'il acquiert une majorité palestinienne,
un Etat unique devra intégrer une société
juive israélienne très puissante, avec sa
culture, ses institutions et son économie, qui, comme
dans le cas des Européens en Afrique du Sud, ne disparaîtront
pas du jour au lendemain, ce qui n'est d'ailleurs absolument
pas souhaitable. En plus d'avoir à partager un Etat
avec autrui, et donc de ne pas parvenir à une totale
autodétermination, certains Palestiniens redoutent
de devenir une sous-classe subordonnée dans leur
propre pays. Ainsi, en dépit de leurs très
graves doutes au sujet de sa mise en application, nombreux
sont les Palestiniens à s'accrocher à la feuille
de route et à ne pas vouloir envisager l'abandon
de la « solution » à deux Etats.
Pour les Israéliens, aussi, la perspective d'un seul
Etat est manifestement difficile. Effectivement, l'existence
même de l'Etat juif-israélien rend sa transformation
en un Etat unique incluant une majorité de Palestinien
d'autant plus menaçante, à leurs yeux. Cela
signifie la fin du sionisme, la fin d'un Etat juif en tant
qu'Etat juif. Mais l'opinion juive ne peut s'en prendre
qu'à elle-même. En dépit d'avertissements
renouvelés d'intellectuels du camp de la paix non
bêlant, elle a permis aux gouvernements israéliens
successifs - tant travaillistes que Likoud - de l'enfermer
dans cette situation désespérante. La solution
« à deux Etats » envisagée par
tous les gouvernements israéliens, depuis 1967, à
savoir celle en réalité d'un mini-Etat palestinien
réduits à des cantons dépendant (ou
non) de la Jordanie est tout simplement inacceptable, non
seulement pour les Palestiniens, mais aussi pour la communauté
internationale. Non seulement elle ne répond en rien
aux besoins des Palestiniens, ce qui ne peut conduire qu'à
un conflit sans fin, mais, de par sa nature de système
d'apartheid, elle implique des violations massives des droits
humanitaires et du droit international. Bien que nous, membres
de la société civile internationale, devions
nous tenir prêts à lutter contre l'apartheid
israélien, de la même manière exactement
que nous avons combattu l'apartheid sud-africain en dépit
du soutien apporté à ce régime par
les Etats-Unis et d'autres pays, nous devons partir du principe
qu'une nouvelle situation d'apartheid ne saurait être
tolérée par la communauté internationale
et ne peut donc tenir lieu de « solution » politique.
En tant qu'Israélien, je dois dire que la perspective
d'un seul Etat rassemblant nos deux peuples m'enthousiasme
plus qu'elle ne m'effraie. Même sans l'occupation,
la notion d'un Etat juif est démographiquement impossible,
et Israël est confrontée à une transformation
inexorable. La plupart des juifs (près de 75 %) n'ont
jamais mis les pieds en Israël. S'ils avaient eu le
choix, la plupart des juifs auraient préféré
émigrer ailleurs qu'en Israël. La majorité
juive n'est aujourd'hui que de 72 % de la population totale
d'Israël, et elle diminue en raison de l'accroissement
de la population des Palestiniens citoyens d'Israël,
de l'influx de quelque 400 000 immigrants non-juifs venus
de l'ex-Union soviétique, et d'une émigration
à grande échelle (on estime que près
d'un demi-million de juifs israéliens vivent à
l'étranger de manière permanente). Maintenir
un Etat dit « juif » sur une base aussi étroite
devient de moins en moins soutenable. Les mesures qu'Israël
doit prendre afin d'assurer son « identité
juive » prennent un caractère de plus en plus
répressif. La loi interdit aux « non-juifs
» d'acheter, de louer, de donner en location ou de
vivre sur les « terres d'Etat », lesquelles
représentent 75 % de la superficie du pays. Les Palestiniens
citoyens d'Israël - presque 20 % de la population -
sont confinés sur 2 % du territoire. Il y a seulement
quelques semaines, la Knesset a adopté une loi empêchant
les Palestiniens citoyens d'Israël d'amener leurs conjoints
originaires des Territoires occupés en Israël.
Un Israël appartenant à tous ses citoyens et,
au-delà, un Etat démocratique d'Israël
- Palestine nous libérera enfin de l'angoisse de
la « bombe démographique » et nous conduira
à nous engager de manière productive dans
la région du Moyen-Orient. Ce « retour à
la maison » n'était-il pas, après tout,
un des buts cardinaux du sionisme, comme l'était
la création d'une culture et d'une société
israéliennes qui ne pouvaient connaître leur
épanouissement que dans les conditions du développement
régional ? L'offre saoudienne d'une intégration
d'Israël dans la région du Moyen-Orient est
une claire indication qu'il s'agit là de bien plus
qu'une éventualité : une réelle possibilité.
Comme l'ont affirmé avec force des sionistes culturels
tels Ahad Ha-am, Martin Buber et Judas Magnes, l'identité
nationale juive ne requiert aucun Etat propre, mais seulement
un espace culturel où elle puisse se développer
et s'épanouir. En dépit de toutes ses insuffisances,
l'Etat d'Israël a assuré cet espace culturel.
La vitalité de la culture, de la société,
de la vie politique et de l'économie israéliennes
ne dépend plus désormais d'une structure étatique,
d'une sorte de « pépinière » politique.
L' « israélité » a atteint un
stade de maturité tel qu'elle n'a plus besoin de
la protection d'un Etat et qu'elle est même, en réalité,
freinée par cet Etat, étant donné que
les conflits que l'Etat génère obèrent
un développement culturel et social normal. Un véritable
retour à la maison dans lequel les « indigènes
» israéliens s'engageraient, côte à
côte avec leurs voisins, dans la construction d'un
Moyen-Orient en paix marquerait, si vous voulez, le triomphe
ultime du sionisme (« triomphe » s'entend dans
l'absolu, et en aucun cas au détriment de quiconque).
Reste que deux réserves majeures des juifs devant
un Etat unique doivent être relevées et on
doit y répondre. Premièrement, la question
de l'autodétermination. Pour les juifs nationalistes,
la question du développement culturel était
conditionnée au besoin ressenti de contrôler
leur destin et de ne jamais plus dépendre des autres,
étant donné l'histoire des persécutions
dont les juifs ont été les victimes. Dès
lors que l'immense majorité des juifs ont choisi
d'aller vivre outre-mer et non en Israël (y compris,
je le rappelle, une proportion considérable des juifs
israéliens eux-mêmes), cette objection semble
discutable. Et discutable, elle l'est doublement, étant
donné que la majorité juive en Israël
est en train de diminuer, et que ce contrôle (juif)
exclusif ne peut être concilié avec la démocratie.
Pour le meilleur ou pour le pire, les contradictions internes
entre le contrôle de sa propre destinée et
la vie en tant que minorité parmi d'autres sont devenues
trop importantes pour être résolues.
Les militants pacifistes en Israël, dont nous faisons
partie, diraient que la sécurité des juifs
est mieux protégée dans un ordre mondial inclusif
fondé sur le respect des droits de l'Homme et du
droit international. L'autre objection à un Etat
unique tourne autour de la question du refuge (pour les
juifs). Où les juifs pourraient-ils trouver refuge
en cas de besoin ? est une question pertinente étant
donné l'expérience juive (y compris les expériences
récentes vécues par les juifs éthiopiens).
Si la vision d'un Etat unique est fondée sur la conviction
que les juifs israéliens et les Palestiniens peuvent
vivre ensemble en paix, cette préoccupation devrait
être prise en compte par un article de la constitution
du nouvel Etat spécifiant que tant les juifs que
les Palestiniens jouissent du droit à revenir dans
le pays, et que les membres des deux peuples ayant besoin
d'y trouver refuge y seront acceptés de droit. La
simple adoption d'une telle loi contribuerait dans une très
grande mesure à assurer chacun des deux peuples des
bonnes intentions de son partenaire.
Pour les Palestiniens, aussi, la perspective d'un Etat unique
ne doit pas apparaître comme une concession à
l'idée de l'autodétermination dans un Etat
qui leur appartiendrait en propre. Un Etat unique garantirait
aux Palestiniens accès à l'ensemble du pays
et résoudrait entièrement la question du retour
des réfugiés. Les Palestiniens étant
devenus la majorité de la population entre le Jourdain
et la Méditerranée d'ici dix ans, ils pourront
exercer dans une considérable mesure leur autodétermination
et leur volonté et par conséquent, dans une
large mesure, donner au pays sa personnalité. Le
problème de l'expression nationale palestinienne
reste néanmoins posée. Depuis 1948, la personnalité
même du peuple palestinien a totalement changé,
d'un peuple vivant sur sa terre natale en une nation vivant
en diaspora comprenant les réfugiés, ces «
éternels déplacés », et ceux
des Palestiniens qui ont refait leur vie à l'étranger.
La Diaspora palestinienne, vitale, jouera un rôle
clé dans le développement du secteur palestinien,
ainsi que dans celui de l'Etat dans son ensemble, et elle
fournira un indispensable contrepoids à l'hégémonie
israélienne interne à cet Etat.
Bien que l'échec de la feuille de route signale la
fin de deux nationalismes - le nationalisme juif israélien
et le nationalisme palestinien - la perspective d'un Etat
démocratique unitaire offre l'intégration,
la sécurité, le développement, un mode
de vie bien plus orienté vers le monde moderne que
des Etats étroits et sectaires. Si la feuille de
route échoue, et avec lui la solution à deux
Etats, on peut espérer qu'Israël saisira de
manière proactive l'opportunité de créer,
pour lui-même et pour ses voisins, un Moyen-Orient
pacifique, dans lequel les juifs israéliens et les
Palestiniens, ensemble, prendront leur place parmi les forces
actives sur la voie de la démocratie et du développement.
[Jeff Halper est le Coordinateur du Comité Israélien
Contre la Démolition des Maisons. Il est l'auteur
de l'ouvrage An Israeli in Palestine [Un Israélien
en Palestine], à paraître (en anglais) aux
éditions Pluto Press.]