16 juin 2003
Traduit de l'anglais par E. Colonna
Mes oreilles retentissent de cris de guerre; il ne fait
aucun doute que nous sommes assis au bord d'un précipice
de violence. Mais la «paix» que le monde désire
pour nous repose sur des murs: une proposition de deux États
appelée de façon trompeuse une «solution».
Cette solution maintiendra l'exclusivité ethnique
de l'occupation et poursuivra les profondes disparités
entre les deux États en matière de répartition
des terres et des ressources, de l'eau, les inégalités
économiques et la disproportion des forces militaires
Cette solution récompensera les occupants étrangers
en leur offrant un statut juridique et des relations normalisées
au Proche-Orient, tout en donnant aux Palestiniens des bouts
et morceaux de notre terre natale, des cantons séparés
les uns des autres par des colonies juives et leurs routes
de contournement.
Cette solution de deux États préconise un
«État palestinien» démilitarisé
sans aucune frontière directe avec ses voisins arabes
mais entouré uniquement de la seule puissance nucléaire
de la région. Un «État de transition»,
dit l'administration américaine, qui sera accordé
à une condition: que nous, Palestiniens, nous tenions
tranquilles et «élisions» une autorité
«réformée» et «démocratique»,
et cela seulement après trois autres années
d'occupation.
Ainsi donc, alors qu'Israël continue à accueillir
«des réfugiés» vieux de 2000 ans,
à célébrer ses criminels de guerre
comme des héros nationaux et à les propulser
au poste de premier ministre, nous Palestiniens, serions
obligés de renoncer au droit du retour, d'abandonner
nos prisonniers politiques et de condamner nos combattants.Parfois,
les Palestiniens sont décrits comme le dernier peuple
colonisé, la dernière frontière avant
le génocide et l'épuration ethnique - des
mots que nous évitons d'utiliser par peur d'être
catalogués antisémites. Nous devons tout le
temps justifier les horreurs que nous subissons par rapport
à la souffrance juive.
À la maison, je constate en regardant par la fenêtre
de la cuisine que les drapeaux israéliens se sont
encore avancés, tout près de notre voisinage,
délimitant les nouvelles frontières de la
colonie de Pisgat Ze'ev. Les Israéliens prétendent
qu'ils veulent la paix après la séparation
- ils établissent un mur entre nous pour raisons
de sécurité. Ils veulent une séparation,
séparation réalisée pour que les Palestiniens
soient empêcher d'accéder à la terre
de leurs ancêtres, pendant que des Israéliens
continuent d'emprunter leurs routes de contournement sécurisées
pour accéder aux colonies plantées dans le
cour des Territoires palestiniens.
La vision de deux États ne rencontre aucune des ambitions
minimales de paix, de liberté et d'un avenir digne
pour notre peuple. Elle compromet nos droits humains élémentaires
et nos droits nationaux à un État souverain.
À l'exception de tâches municipales, comme
collecter nos propres ordures, notre nation sera totalement
dépendante de l'État d'Israël. En retour,
on nous demandera de ramasser leurs déchets, de laver
leur vaisselle et de leur fournir une main-d'œuvre
bon marché.
Quoiqu'il en soit, je m'oppose à la solution de deux
États, non seulement parce que c'est impossible,
mais parce que c'est immoral.
Les Palestiniens constituent une population cosmopolite.
Nous sommes les descendants de civilisations qui ont vécu
sur cette terre depuis l'Âge de Pierre. Nous avons
du sang cananéen, sémite, araméen,
arabe, turc, africain et européen dans nos veines.
Ici nous somme nés, et ici nos ancêtres ont
vécu. Une histoire commune, une passion commune pour
notre terre natale, unis par la même blessure ouverte.
Nous ne sommes pas xénophobes ou sectaires. Nous
sommes musulmans, chrétiens, juifs indigènes,
bahaïs et druzes. Au-delà des siècles,
nos portes se sont ouvertes aux étrangers. Les Arméniens
fuyant le génocide trouvèrent refuge parmi
nous, des Africains arrivèrent en tant que pèlerins
et furent enchantés par la magie de Jérusalem.
Très tôt, des immigrants juifs fuyant les persécutions
furent acceptés à l'intérieur de la
communauté palestinienne, travaillant avec eux, vivant
dans leurs villes et se mariant avec eux. Selon la Charte
Nationale Palestinienne, le document qui régissait
nos principes nationaux, les Juifs ayant immigré
en Palestine avant la Nakba de 1948 sont Palestiniens.
Notre rejet du projet sioniste ne repose pas sur la haine,
mais sur le refus d'une occupation étrangère,
du vol de nos terres et de nos ressources et des crimes
commis pour la réalisation du rêve d'un État
exclusivement juif.
Je reconnais que le conflit israélo-palestinien est
très complexe. L'émergence de deux générations
d'Israéliens nés sur la terre occupée
par leurs ancêtres rend les choses infiniment plus
confuses. Cela signifie que ce conflit ne sera pas résolu
tant que nous ne reconnaîtrons pas la présence
et l'humanité de l'autre, réparions les blessures
du passé, reconnaissions les préjudices qui
ont été faits aux Palestiniens et réparions
ensuite ces fautes le mieux que possible.
Mon espoir réside dans un État démocratique,
multinational, multiethnique d'une Palestine historique
pour ses citoyens. Je ne me soucie pas moins de la sécurité
des Israéliens que de celle de mon propre peuple
et je ne suggère pas que nous sautions dans ce processus
sans préparation. Nous devons débuter en exigeant
des Israéliens qu'ils enlèvent leurs enfants
armés du seuil de nos portes, avec une force mandatée
par l'ONU formant une zone tampon commune. Nous, Palestiniens,
avons besoin de respirer et de travailler avec les uns et
les autres pour élire de nouveaux représentants
démocratiques au lieu des mêmes visages fatigués.
Et ensuite, comme deux nations égales, nous avons
besoin de réparer les erreurs du passé. Il
est temps de passer à quelque chose de nouveau.
«Vous nous demandez de commettre un suicide de masse»,
m'a dit un Israélien. Non, je réclame de leur
part une libération éthique et morale du péché
de l'occupation, la fin de leur peur pathologique et de
leur névrose de sécurité, et la restauration
des droits de l'Homme en tant que citoyens égaux
dans un pays libre.
Ce n'est pas mon imagination - c'est un espoir persistant.
Le mea culpa de la colonisation a été accompli
dans l'histoire récente. L'Afrique du Sud est un
exemple vivant du triomphe de l'espoir et de la réconciliation
sur l'oppression et le préjudice.
Lorsque les Palestiniens vivront ensemble à niveau
égal avec les Israéliens, lorsque non seulement
les affaires de sécurité israélienne,
mais celles de la sécurité palestinienne dépendront
du même Ministère de l'Intérieur, lorsque
chacun d'entre nous prendra le même bus pour nous
rendre au travail, subira les mêmes procédures
à l'aéroport et aura un salaire identique
pour le même job, alors les derniers seront les premiers
dans le respect de la paix.
Samah Jabr