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La Seule Alternative, par Edward Said

Le professeur Edward Said fut le plus important promoteur de la solution à un Etat.
Il est décédé le 25 septembre 2003.
Ci-dessous son article en faveur de cette solution.

Ma première visite en Afrique du Sud date de mai 1991 : une période sombre, pluvieuse et glaciale, où l’Apartheid régnait toujours, bien que l’ANC et Nelson Mandela aient été libérés. Je suis retourné dix ans plus tard, cette fois en été, dans un pays démocratique dans lequel l’Apartheid a été vaincu, l’ANC parvenu au pouvoir et où une société civile vigoureuse et contestataire tente de relever l’immense défi d’apporter l’égalité et la justice sociale à un pays encore divisé et économiquement troublé. Mais, la lutte de libération, qui a mis fin à l’Apartheid et a institué, le 27 avril 1994, le premier gouvernement élu démocratiquement, demeure une des grandes réalisations humaines historiquement attestées. Malgré les problèmes du présent, l’Afrique du Sud est un endroit inspirateur à visiter et sur lequel réfléchir, notamment pour les Arabes, parce qu’il a tant à nous apprendre sur la lutte, l’originalité et la persévérance.

Cette fois-ci, je suis venu en tant que participant à une conférence sur les valeurs dans l’éducation, organisée par le Ministère de l’Education nationale. Qader Asmal, le ministre de l’Education nationale, est un vieil ami que j’admire et dont j’ai fait la connaissance, il y a de nombreuses années, lorsqu’il était en exil en Irlande. J’en dirai plus sur lui dans mon prochain article. Mais, en tant que membre du cabinet, activiste de longue date de l’ANC, juriste et universitaire couronné de succès, il a été capable de persuader Nelson Mandela (âgé actuellement de 83 ans, dans un état de santé frêle et officiellement retiré de la vie publique) d’intervenir au cours du premier soir de la conférence. Ce que Mandela dît alors m’a fait une profonde impression, tant à cause de l’énorme stature de Mandela et de son charisme si profondément émouvant, que des mots si parfaitement ciselés qu’il prononça. Egalement avocat de formation, Mandela est un homme particulièrement éloquent qui, en dépit de milliers de cérémonies et de discours formels, semble toujours avoir quelque chose de passionnant à dire.

Cette fois-ci ce sont deux phrases sur le passé qui m’ont frappé au milieu d’un excellent discours sur l’éducation, un discours qui a porté un regard peu flatteur sur le marasme dans lequel se trouve la majorité du pays, « languissant dans des conditions abjectes de privation matérielle et sociale. » A partir de ce constat, il rappela à l’auditoire que « notre lutte n’est pas finie », bien que - là était la première expression à m’avoir marqué - la campagne contre l’Apartheid « fut une des grandes luttes morales » qui « ait captivé l’imaginaire mondial. » La deuxième expression apparut dans sa description de la campagne anti-apartheid comme non seulement un mouvement pour en finir avec la discrimination raciale, mais également comme un moyen « pour chacun d’entre nous d’affirmer notre humanité commune. » Ce qui est sous-entendu dans les mots « chacun d’entre nous », c’est que toutes les races d’Afrique du Sud, y compris les Blancs pro-apartheid, sont considérées comme devant participer à une lutte dont l’objectif ultime est la coexistence, la tolérance et « la réalisation de valeurs humaines. »

La première expression m’a cruellement frappé : pourquoi le combat des Palestiniens n’a-t-il pas (encore) captivé l’imaginaire mondial et pourquoi, plus que cela, n’apparaît-il pas comme une grande lutte morale ayant reçu, comme Mandela l’a dit de l’expérience sud-africaine, « le soutien presque universel… de pratiquement tous les partis et opinions politiques » ?

Certes nous avons reçu une grande quantité de soutien en général et, oui, notre résistance est une lutte morale aux dimensions épiques. Le conflit entre le sionisme et les Palestiniens est de l'avis de tout le monde plus complexe que la lutte contre l’Apartheid, même si dans les deux cas un peuple a payé et l’autre paye toujours un très lourd prix à la dépossession, la purification ethnique, l’occupation militaire et l’injustice sociale massive. Les Juifs forment un peuple avec une histoire tragique de persécution et de génocide. Liés par leur foi ancestrale à la terre de Palestine, leur « retour » à une patrie qui leur a été promise par l’impérialisme britannique a été perçu par beaucoup de monde (mais particulièrement par un Occident chrétien responsable des pires excès d’antisémitisme) comme une restitution héroïque et justifiée pour ce qu’ils ont souffert. Longtemps, pendant des années et des années, peu ont prêté attention à la conquête de la Palestine par des armées juives ou au peuple arabe déjà présent qui a subi le coût exorbitant de la destruction de sa société, l’expulsion de la majorité des siens et l’hideux système de lois - un Apartheid de fait - qui discrimine les Arabes à l’intérieur d’Israël comme dans les territoires occupés. Les Palestiniens étaient les victimes silencieuses d’une brutale injustice, rapidement rejetés dans les coulisses par un chorus triomphaliste sur le caractère exceptionnel d’Israël.

Après la renaissance d’un véritable mouvement de libération palestinien à la fin des années 60, les peuples autrefois colonisés d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine ont adopté la lutte palestinienne, mais pour le principal, l’équilibre stratégique était largement en faveur d’Israël ; celui-ci était inconditionnellement soutenu par les Etats-Unis (5 milliards de $ d’aide annuelle) et, à l’Ouest, les médias, l’élite intellectuelle libérale comme la plupart des gouvernements étaient à ses côtés. Pour des raisons trop bien connues pour les développer ici, l’environnement arabe officiel était principalement soit ouvertement hostile, soit tiède dans son soutien verbal et financier.

Parce que, quoiqu’il en soit, les buts stratégiques changeants de l'OLP étaient toujours obscurcis par des actions terroristes inutiles, n’ont jamais été émis ou articulés avec éloquence et parce que la prépondérance du discours culturel à l’Ouest était inconnue ou mal comprise par les politiciens et intellectuels palestiniens, nous n’avons jamais été capables de revendiquer efficacement à partir d’une base hautement morale. L’information israélienne pouvait toujours faire appel (et exploiter) aussi bien à l’Holocauste qu’aux actes de terreur palestiniens irréfléchis et politiquement inopportuns, neutralisant ainsi ou obscurcissant notre message ; ce qui fut fait. Nous ne nous sommes jamais concentrés en tant que peuple sur la lutte culturelle à l’Ouest (ce que l’ANC avait précocement compris comme étant la clef pour miner l’Apartheid) et nous n’avons tout simplement pas mis en évidence d’une façon humaine et cohérente les déprédations immenses et les discriminations dirigées contre nous par Israël. La plupart des téléspectateurs n’ont aujourd'hui aucune idée des politiques agraires racistes d’Israël, ou des pillages, des tortures, des privations systématiques que subissent les Palestiniens simplement parce qu’ils ne sont pas juifs. Comme l’a écrit, ici, un journaliste sud-africain noir dans un des journaux locaux suite à une visite dans la Bande de Gaza, l’Apartheid n’a jamais été aussi vicieux et inhumain que le sionisme : la purification ethnique, les humiliations quotidiennes, les punitions collectives à une vaste échelle, l’appropriation des terres, etc., etc.

Mais, même ces faits, eussent-ils été mieux connus en tant qu’armes dans la bataille de valeurs entre le sionisme et les Palestiniens, n’auraient pas suffi. Ce sur quoi nous ne nous sommes jamais assez concentrés était le fait que pour neutraliser l’exclusivisme sioniste, nous devions fournir une solution au conflit qui, pour reprendre la deuxième expression de Mandela, affirmerait notre humanité commune, Juifs comme Arabes. La plupart d’entre nous ne peut toujours pas accepter l’idée que les Juifs israéliens sont ici pour rester, qu’ils ne s’en iront pas, pas plus que les Palestiniens ne partiront. Qu’il soit très dur pour les Palestiniens d’accepter cela est compréhensible, puisqu'ils sont toujours pris dans le processus de la perte de leur terre et persécutés de manière quotidienne. Mais, avec notre suggestion irresponsable et irréfléchie dans laquelle nous disions qu’ils seraient forcés de partir (comme lors des Croisades), nous ne nous sommes pas assez concentrés sur comment en finir avec l’occupation militaire en tant qu’impératif moral ou sur comment leur fournir un cadre pour leur sécurité et leur autodétermination qui n’abroge pas la nôtre. Ceci, et non l’espoir absurde qu’un président américain volatil nous donnera un Etat, devrait devenir partout la base d’une campagne de masse. Deux peuples sur une seule terre. Ou, égalité pour tous. Ou, une personne, un vote. Ou, une humanité commune affirmée dans un état binational.

Je sais que nous sommes les victimes d’une terrible conquête, d’une occupation militaire vicieuse, d’un lobby sioniste qui a délibérément menti pour nous changer en non-peuple ou en terroristes – mais quelle est la réelle alternative à ce que je viens de suggérer ? Une campagne militaire ? Un rêve. Plus de négociations [du type] d’Oslo ? Clairement non. Plus de morts parmi notre vaillante jeunesse, à qui le leader ne donne ni aide ni direction ? C’est dommage, mais non. La confiance dans les Etats arabes qui ont même renié leurs promesses de fournir de l’aide d’urgence maintenant ? Allons, soyons sérieux.

Les Juifs israéliens et les Arabes palestiniens sont enfermés dans la vision sartrienne de l’enfer, celui « des autres ». Une évasion est possible. La séparation ne peut pas fonctionner sur une terre aussi réduite, pas plus que l’Apartheid ne l’a pu. La puissance militaire et économique israélienne empêche [les Juifs israéliens] de faire face à la réalité. C’est la signification de l’élection de Sharon, un criminel de guerre antédiluvien appelé hors des brumes du temps pour faire quoi : mettre les Arabes à leur place ? Sans espoir. C’est donc à nous de fournir la réponse que cette puissance et cette paranoïa ne peuvent fournir. Ce n’est pas suffisant de parler de paix d’une manière générale. Quelqu’un doit fournir les raisons concrètes pour cela et celles-ci peuvent seulement provenir d’une vision morale, et non du « pragmatisme » ou de quelque « esprit pratique ». Si nous devons tous vivre – c’est notre impératif – nous devons captiver l’imaginaire non pas seulement de notre peuple, mais celui de nos oppresseurs. Et, nous devons demeurer fidèles à des valeurs démocratiques et humanistes.

L’autorité palestinienne actuelle écoute-t-elle ? Peut-elle suggérer quoi que ce soit de meilleur que cela, une fois rendu son exécrable rapport d’un « processus de paix » qui a mené aux horreurs présentes ?


Source : © 2001 Al-Ahram Weekly On-line, 1 - 7 March 2001, Issue No.523 and Edward Said
Traduction : Fabien Marius-Hatchi pour Gwadaoka & ASEDPI
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