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La solution « à deux Etats » (au conflit israélo-palestinien) est-elle toujours d'actualité ? Est-elle toujours souhaitable ?

par Yehudith Harel, Ha'aretz 07.08.2003

Traduit par Marcel Charbonnier

 

Ces questions, aujourd’hui, reflètent l’un des problèmes les plus irritants et brûlants, bien propre à rendre perplexe et à déchirer le cœur et l’esprit de tout militant pacifiste et de tout défenseur de la paix, tant israélien que palestinien. Certains admettent qu’on puisse soulever ce problème, mais d’autres préfèrent dissimuler leur dilemme et en esquiver les conséquences. Des gens qui ont lutté durant le plus clair de leur existence afin d’aboutir à une paix arabo-israéliennes fondée sur la fin de l’occupation par Israël des territoires palestiniens (conquis en 1967), et sur la création d’un Etat palestinien entièrement souverain à côté de l’Etat d’Israël, en sont venus à douter tant de la faisabilité que de la moralité de cette solution dont ils s’étaient pourtant fait depuis si longtemps les avocats. S’ils en sont venus à douter, c’est parce que l’expansionnisme et la colonisation sionistes, vieux d’un siècle et toujours en action aujourd’hui, ainsi que la colonisation par la force des territoires palestiniens et le large soutien apporté à ces actes en l’absence d¹une quelconque volonté réelle et d’une quelconque protestation de l’opinion publique pour mettre un terme à ces pratiques, ne laissent plus aucun motif de penser qu’une solution à deux Etats trouvera un jour une concrétisation. En tout état de cause, pas sur des bases rationnelles, c’est-à-dire en l’occurrence : les frontières existant avant 1967 et une solution juste et équitable au problème des réfugiés palestiniens.

Israël n’a jusqu’ici donné aucun signe qu’il était prêt à faire le geste qu’on attend de lui, à savoir : reconnaître les Palestiniens comme des partenaires égaux et les propriétaires légitimes de ce territoire. Dès lors, dans le contexte actuel de l’état d’esprit hégémonique de la majorité des Israéliens juifs, il est bien difficile de continuer à croire que la solution à deux Etats serait susceptible de résoudre le problème en jeu : permettre que s’instaure une coexistence fondée sur une égalité totale entre deux communautés nationales les juifs et les Palestiniens qui vivent ici et qui, par conséquent, doivent partager cette terre en pleins partenariat et égalité. Ajoutons que de plus en plus nombreux sont ceux qui en viennent à douter de l’éventualité que la solution à deux Etat soit capable d’apporter une réponse satisfaisante aux relations problématiques entre la majorité juive et une importante minorité nationale palestinienne à l’intérieur d’un Etat juif.

Il est par conséquent grand temps d’ouvrir un débat public honnête autour du problème le plus vital pour notre existence ici : quelle devrait être notre vision d’une paix réelle et comment cette paix peut-elle être menée à bien ? Ari Shavit nous donne l’opportunité d’ouvrir ce débat. Prenez donc, s’il vous plaît, le temps de lire sa brillante interview menée par deux des porte-parole les plus éloquents, innovateurs et courageux du dilemme ci-dessus énoncé, Haim Hanegbi et Meron Benvenisti.

Permettez-moi de préciser en toute honnêteté que non seulement je soutiens les positions exprimées par ces deux porte-parole éloquents mais aussi que je partage les émotions sous-jacentes qu’ils expriment ainsi que le processus de désillusionnement qu’ils ont connu avant de parvenir à leurs positions actuelles. Je souhaite leur exprimer ma plus profonde gratitude de s’être exprimés avec une telle force en se faisant les porte-parole de ce que je pense moi aussi, ainsi qu’à l’écrivain qui a pris l’initiative de cette interview et sans qui elle n’existerait pas.

Yehudith Harel

Pleure, ô solution à deux Etats bien-aimée !

par Ari Shavit, interviewant Haim Hanegbi et Meron Benvenisti

in Haaretz, 08.08.2003
http://www.haaretz.com

Tandis que les négociations avec les Palestiniens se traînent et que le mur de séparation serpente à travers la Cisjordanie, deux militants vétérans de la gauche (israélienne) en sont arrivés à une conclusion stupéfiante : il ne peut y avoir deux Etats pour deux peuples sur ce territoire.

1. Le contexte

Meron Benvenisti et Haim Hanegbi n’ont pas échangé leur point de vue respectif directement. Benvenisti vit à Jérusalem, en bordure du désert, et il travaille à l’écriture d’un dernier ouvrage, une sorte de revue générale recensant sa pensée. Hanegbi vit quant à lui à Ramat Aviv, pas très loin de la mer, et il est en train de mettre au point un manifeste final, définitif. Néanmoins, cet été, Benvenisti et Hanegbi sont parvenus à un stade étonnamment ressemblant dans leur réflexion personnelle. Tous deux sont arrivés à la conclusion qu’il n’existe plus désormais aucune perspective de mettre un terme au conflit dans le cadre d’une solution à deux Etats. Chacun, séparément, en est venu à penser que le temps est venu d’établir un seul Etat entre le Jourdain et la Méditerranée. Cet Etat sera nécessairement binational.

A première vue, les deux hommes proviennent de deux mondes totalement étrangers. Les racines de Benvenisti plongent profondément dans le vieil establishment sioniste. Il a été adjoint au maire de Jérusalem, et donc le bras droit de Teddy Kollek, candidat du Ratz (parti prédécesseur du Meretz) à la Knesset. Hanegbi, par contraste, est un révolutionnaire à la retraite. Il fut un activiste incontournable du Matzpen, mouvement de la gauche radicale, l’un des fondateurs de la Liste Progressiste, un partenaire de la direction du mouvement pacifiste Gush Shalom. Toutefois, Benvenisti et Hanegbi ont en commun un arrière-fond important. Tous deux sont originaires de Jérusalem et sont diplomés de Beit Hakerem, une grande école de cette ville, tous deux sont des ashkénazo-séfarades, dont les idées se sont mises en place durant les dernières années du Mandat britannique. Enfin, tous deux aiment ce pays et aiment leurs frères humains. Tous deux, ils sont comme des fontaines impétueuses d’émotions, d’anecdotes et de vitalité à l’état pur.


C’est précisément parce qu’ils ne sont pas taillés dans la même étoffe, parce qu’ils ne sont pas issus du même cercle idéologique, que les évolutions intellectuelles parallèles, bien que non identiques, qui les affectent, sont tout simplement fascinantes. Certes, tous deux sont des cas-limites, des loups solitaires, hors la meute, des sentimentaux ultrasensibles qui passent parfois pour des excentriques. Néanmoins, chacun d’eux est un penseur original, doté de perceptions déliées. Tout deux éprouvent une aversion réflexe pour la fausseté, le politiquement correct et la pensée unique. Aussi sans doute le fait que tous les deux en soient arrivés, au cours de l’année écoulée, au créneau conceptuel qu’ils occupent aujourd’hui n’est pas dénué de sens. Sans doute cela signifie-t-il quelque chose, pour les eaux sous-jacentes de la réalité israélienne actuelle.


2. Haim Hanegbi


Quand cela a-t-il commencé ? Voilà : c’était au tout début de l’intifada. Déjà, à ce moment-là, j’ai dit au [vétéran pacifiste] Uri Avnery que j’étais en train de régresser, de retourner à mes origines, que le temps était sans doute venu pour moi de remettre en question le rêve d’un état partagé. Mais Avnery m’a ri au nez à son habitude. Il m’a dit que j’étais en train de rêver. Avnery a beaucoup donné, dans la lutte pour la paix et la bataille contre l’occupation, mais il a aussi un défaut : il est totalement dépourvu de sens psychologique. A l’instar de Joseph Trumpeldor, l’activiste sioniste pionnier, qui n’avait qu’un bras, Avnery est incapable d’entrer en résonance avec les gens. Ce n’est pas dû à quelque perversion, ce n’est pas de l’indifférence, c’est tout simplement un handicap. Chez lui, l’organe de l’émotivité est absent. Donc, disai-je, il m’a ri au nez, avec une sorte de dédain entendu, ignorant ce que je lui disais. Je n’ai pas insisté.

Tout au long des trois années suivantes, nous continuâmes à écrire les discours du vendredi, pour le mouvement Gush Shalom. Mais, au début de cet été, j’ai décidé de ne plus garder le silence : il fallait que je sorte du placard. Alors j’ai écrit un texte contre l’occupation, à la fin duquel, pour la première fois, je faisais figurer l’idée d’un seul Etat pour les deux nations. Un Etat en partenariat. Un Etat binational.

Avnery a pété les plombs. Il était furieux. Il a dit que je portais atteinte à la cause palestinienne, que je mettais en danger l’Etat palestinien (à venir) et que je servais objectivement la droite. Puis il ajouta pour faire bonne mesure qu’en prenant cette position je ne faisais que renforcer les peurs inhérentes à la « démarche par étapes ». Après que j’eus insisté pour que ce texte soit envoyé à tous les membres du Gush Shalom, on me répondit qu’il ne serait pas diffusé parce qu’il sortait du consensus du Gush Shalom. J’ai dit alors : « très bien, si c’est comme ça, je me casse ! » Voilà, une communication téléphonique a suffi pour me libérer du Gush Shalom. D’autres ont suivi le mouvement. La moitié du noyau fondateur a quitté le Gush Shalom, si bien qu’aujourd’hui, je travaille entouré de quelques amis courageux à la diffusion de ma vieille idée novatrice pour un renouveau de la pensée binationale.

Comme je l’ai écrit dans mon document, il est aujourd’hui pour moi tout à fait évident qu’il n¹y a pas d’autre alternative si l’on veut mettre fin au conflit. Tous ceux qui ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre finiront par comprendre que seul un partenariat binational peut nous sortir de là. C’est la seule manière de nous transformer, d’étrangers sur notre terre que nous sommes, en fils du pays.

A vrai dire, tout cela a commencé il y a bien longtemps, dans le quartier jérosolomite de Mekor Baruch. J’avais dix ans, le Mandat britannique touchait à sa fin. Notre propriétaire était un Arabe. Il s’appelait Jamil. Une plaque de pierre gravée du mot « Alhambra » en arabe et en anglais était accrochée à la façade de la maison. La maison d’à-côté, quant à elle, ne se contentait pas d’appartenir à des Arabes : elle était habitée par des Arabes. Tout le quartier, depuis notre maison en direction de l’ouest, était mixte. Et là où travaillait mon père, la municipalité de Jérusalem, les juifs et les Arabes travaillaient ensemble, là encore. Mon père m’emmenait faire des promenades dans Jérusalem et autour de la ville. Je me souviens très bien des villages palestiniens d’Ein Karen, de Malha, de Lifta, de Beit Mazmil. Vous l’aurez compris : jamais les Arabes n’ont été pour moi des étrangers. Ils ont toujours fait partie de mes souvenirs, de mon paysage. Du pays. Et je n’ai jamais douté un instant que nous pourrions vivre un jour avec eux : en voisins, d’une maison à l’autre, d’une rue à l’autre.

Soudain c’était à la fin de l’année 1947 ils disparurent. C’était en hiver, j’étais en classe de 4ème. Et, chose étrange, cela ne me traumatisa pas le moins du monde. Tout cela advint calmement, sans drame. On aurait dit qu’ils s’étaient tout simplement évaporés. Je ne suis même pas sûr de les avoir vu faire leur baluchon. Je ne suis pas certain de les avoir vus rassembler leurs effets et disparaître là-bas, derrière la pente à partir de Schneller Camp. En revanche, je me souviens très bien de Deir Yassine. Je me souviens que nous étions en classe, au collège de Beit Hakarem, lorsque nous vîmes de la fumée s’élevant au-dessus de Deir Yassine [un village arabe, situé dans les faubourgs ouest de Jérusalem, où un massacre fut perpétré en 1948].

Ainsi, dans les années soixante, lorsque nous parlions du principe d’égalité, au Matzpen, je ne pensais pas seulement en termes de socialisme ou de concepts universalistes. Pour moi, ce dont il était question, c’était de « baladi », de mon pays, des parfums et des souvenirs de mon enfance. Puis ce fut la quête éperdue des cartes géographiques datant de l’époque du Mandat britannique, afin de pouvoir situer les villages qui avaient été détruits, la vie qui avait cessé d’être. Et ce fut aussi ce sentiment terrible que sans eux, sans les Arabes, ce pays est vide, défiguré, discrédité un pays qui a causé la disparition d’une nation entière.

Aussi il ne fut pas facile, pour moi, de faire mienne la solution à deux Etats, dans les années quatre-vingt. Ce fut un conflit interne. Très dur. Je n’ai jamais, jamais, rejoint les rangs de la gauche sioniste. Je n’ai jamais abandonné la pensé révolutionnaire. Mais lorsque j’ai appris la création du mouvement La Paix, maintenant ! et qu’il y avait des débuts de manifestations dans les rues, j’ai pensé que je n’avais pas le droit de rester sanglé dans mes dogmes. J’ai pensé alors que l’idée des deux Etats méritait d’être prise en considération.

Lorsqu’Oslo arriva, je pensai que cela allait être quelque chose de vraiment géant. J’ai lu les accords de A jusqu’à Z, à la loupe, et je suis parvenu à la déduction qu’il s’agissait bien de reconnaissance mutuelle, que la possibilité de refermer le dossier du conflit existait bien. Aussi, au milieu des années quatre-vingt dix, je remis en cause mon approche habituelle. Je ne pensais pas qu’il était de mon devoir d’aller à Ramallah et de présenter aux Palestiniens la liste des torts sionistes en leur disant de ne pas oublier ce que nos pères avaient fait aux leurs. Je croyais sincèrement dans la dynamique d’Oslo. Je m’en remettais à Yitzhak Rabin. Après son assassinat, je me suis même inscrit au parti Travailliste.

Ces deux dernières années, j’ai pris conscience de mon erreur ; j’ai pris conscience du fait qu’à l’instar des Palestiniens, moi aussi, je me faisais embobiner. Que je prenais le bla-bla-bla israélien au sérieux et que je n’accordais pas suffisamment d’attentions aux actes d’Israël. Lorsqu’un beau jour je pris conscience que les colonies avaient été multipliées par deux, je réalisai du même coup qu’Israël avait manqué son unique heure de grâce, qu’il avait rejeté la rare opportunité qui lui était accordée. Puis j’ai compris qu’Israël n’était pas arrivé à se libérer de son modèle expansionniste. Israël était pieds et poings liés à son idéologie fondatrice et à son acte constitutif, qui fut un acte de dépossession.

Je pris alors conscience de la raison pour laquelle il est aussi terriblement difficile pour Israël de démanteler les colonies : toute reconnaissance du fait que les colonies de Cisjordanie ont été construites sur des terres palestiniennes confisquées ne pourrait que projeter une ombre menaçante également sur la vallée de Jezreel, sur le statut moral de Beit Alfa et de Ein Harod [à l’intérieur des frontières d’Israël de 1948, ndt]. Je compris que ce qui était en œuvre, en l’occurrence, c’était un modèle de comportement profondément ancré. Qu’il y avait un seul continuum historique qui allait du Kibboutz Beit Hashita aux avant-postes illégaux de colonisation ; du Moshav Nahalal aux colonies du Gush Katif de la bande de Gaza. Et que cette continuité, selon toutes les apparences, ne saurait être brisée. Il s’agissait d’une continuité qui nous ramenait au tout début, au moment initial.

Je suis en train de lire un ouvrage d¹Eliezer Be’eri sur le début du conflit et l’origine de l’entreprise sioniste. Arrivé à un certain point de son exposé, il décrit de quelle manière, le 3 novembre 1878, tandis qu’il labourait le premier sillon dans le sol de Petah Tikva, Yehuda Raab eut le sentiment d’être « le premier à diriger une charrue juive dans la terre des prophètes après les longues années de l’exil (juif) ». Mais voyez ce qu’écrit Eliezer Be’eri, à ce sujet : « Les Arabes vinrent eux aussi se joindre à Yehuda Raab, en ce grand jour, du début du labourage. A lui seul, avec sa charrue attachée à des animaux de trait, il n’aurait pu labourer un champ de plusieurs dizaines d’hectares. Aussi douze fallâhîn [paysans, ar. ndt] arabes vinrent lui prêter main forte. »

Qu’est-ce que tout cela signifie, Ari ? Dis-moi, toi, ce que ça veut dire. Tu ne vois pas. Eh bien, ce que cela veut dire, je vais te le dire, moi : c’est que lorsque Yehuda Raab vint tracer le premier sillon après deux mille ans d’exil, il n’avait pas la force d’accomplir seul ce travail. Il avait besoin de l’aide des fallâhîn, et douze d’entre eux vinrent l’aider. En lisant cela, je me dis que je sais tout de ce Raab, je sais qui sont ses descendants, et je sais aussi comment son projet a été mené à bien. Mais je ne sais absolument rien des douze fallâhîn. Ils font leur apparition, dans cette histoire, à la manière d’extraterrestres, et ils disparaissent de la même manière, ni vus ni connus, sans pratiquement laisser de trace. Ils ont été exclus de l’histoire par le sionisme. Qui étaient-ils ? Où sont-ils partis ? Où sont-ils, aujourd’hui ?

Ainsi, le révolutionnaire sur le retour que tu as devant toi s’est juré de retrouver ces douze hommes disparus, ces douze exclus de l’histoire. La mission de ma vie consiste à les libérer de leur captivité historique et de leur redonner un visage, leur nom et leurs droits. Leur seul tort, vis-à-vis de Raab, était de vivre dans ce pays depuis un nombre incalculable de générations avant lui. Pourquoi (les Palestiniens) devraient-ils être punis pour cela ? Pourquoi insister de la sorte à les tenir dans l’oubli ?

Je ne pense pas qu’il s’agisse de quelque folie personnelle. Au contraire : je suis persuadé qu’il s’agit là de ma part d’une tentative d’échapper à la folie. Je ne suis pas psychologue, mais je pense que quiconque vit les contradictions du sionisme se condamne tôt ou tard à la folie. Il est totalement impossible de vivre de la sorte. Il est impossible de vivre avec méfait aussi terrible. Il est impossible de vivre avec des critères moraux aussi contradictoires. Lorsque je vois non seulement les colonies et l’occupation et les frustrations infligées, mais aussi désormais ce mur démentiel derrière lequel les Israéliens tentent désespérément de se cacher, je dois en conclure qu’il y a quelque chose de très profondément enfoui, dans notre attitude envers la population indigène de ce pays, qui est en train de nous faire perdre l’esprit.

Il y a là quelque chose d’ontologique, qui ne nous permet pas de reconnaître réellement les Palestiniens, qui ne nous permet pas de faire la paix avec eux. Et ce quelque chose a quelque chose à voir avec le fait qu’avant même de rendre les territoires, les maisons et l’argent, le premier acte d’expiation des colons en direction des natifs de ce pays doit être de les réinstaurer dans leur dignité première, dans leur mémoire, dans leur bon droit.

Mais c’est précisément là ce que nous sommes totalement incapables d’accomplir. Notre passé ne nous le permettra pas. Notre passé nous oblige à croire dans le projet d’un Etat-nation juif, qui est une cause sans espoir. Notre passé nous empêche de voir que l’histoire d’une souveraineté juive sur la Terre d’Israël appartient totalement au passé. Car, si vous voulez une souveraineté juive, il vous faut une frontière, mais comme l’a dit le penseur et activiste sioniste Yitzhak Tabenkin, « Ce pays ne saurait tolérer une frontière passant en son milieu ». Si vous voulez avoir une souveraineté juive, il vous faudra avoir une structure fortifiée, séparatiste et uninationale, mais c’est totalement contraire à l¹air du temps. Même si Israël s’entourait d’une barrière, de tranchées et d’un mur, cela ne servirait à rien. Parce que tes craintes sont tout à fait fondées, Ari : Israël, en tant qu’Etat juif, ne peut plus continuer à exister ici. A long terme, Israël en tant qu’Etat juif ne pourra pas continuer à exister.

Je ne suis pas fou : je ne pense pas qu’il soit possible d’enrôler des milliers de personnes pour la cause d’un Etat binational demain matin. Mais lorsque je prends en considération le fait que Meron Benvenisti a eu raison lorsqu’il a déclaré que l’occupation était devenue irréversible, et quand je vois où la folie de la souveraineté est en train d’entraîner d’honnêtes Israéliens, je ressors ma petite bannière. Je le fais sans illusion aucune. Je n’appartiens à aucune armée. Je ne suis pas le général d’une quelconque armée. Je sais que pour l’instant, notre action est celle de fort peu de gens. Mais je pense qu’il est important de mettre cette idée sur la table, maintenant.

Par essence, le principe de la binationalité est l’antithèse la plus absolue du mur. Le mur vise à séparer, à isoler, à emprisonner les Palestiniens dans des poulaillers. Mais le mur emprisonne les Israéliens aussi. Il transforme Israël en ghetto. Ce mur incarne la grande solution désespérante de la société juive sioniste. C’est le dernier acte désespéré en date de ceux qui ne peuvent voir le problème palestinien en face. De ceux qui sont compulsivement contraints à chasser la question palestinienne de leur existence et de leur conscience. Face à ça, j’avance la thèse opposée. J’affirme que nous sommes visiblement par trop oublieux à l’égard du sionisme ; que les juifs qui sont venus ici et qui ont fondé un pays qui était loin d’être inhabité ont adopté un modèle de force sans limite. Bien loin de leur imposer une discipline morale et la raison, il les a rendus dépendants à la drogue du recours à la violence. Mais cette force est épuisée, elle a atteint ses limites. Si Israël reste un Etat de nature colonialiste, il ne survivra pas. A la fin des fins, tôt ou tard, la région deviendra plus puissante qu’Israël, et finalement la population indigène deviendra plus puissante qu’Israël. Ceux qui espèrent encore vivre par l’épée périront par l’épée. C’est tout à fait clair, Ari : ils périront par l’épée.

Ne me traite pas en étranger, en outsider. C’est vrai, c’est plus facile, pour moi, qui suis originaire d’Hébron et de Jérusalem, qui suis issu de l’ancien Yishuv. C’est plus facile, pour moi, parce que je n’ai jamais pris part aux tueries, à la dépossession et à l’occupation. Néanmoins, je me sens responsable de la société dans laquelle je vis. Et c’est précisément pourquoi je suis persuadé que quiconque veut assurer l’existence d’une communauté juive dans ce pays doit se libérer du mode de pensée sioniste, et ouvrir les portes. Car telles que vont les choses, il n’y a aucune chance. Un Etat-nation juif, ici, ça ne marchera jamais.

Il est parfaitement clair que cela ne peut être fait sans que soit reconnu le droit au retour des réfugiés palestiniens, car nous avons affaire là au cas d’une nation qui a été condamnée à l’exil loin de son territoire, non pas parce qu’il n’y avait pas de place pour elle, mais parce qu’elle a été supplantée par d’autres. Cette injustice ne s’est pas estompée bien que cinquante-cinq ans se soient écoulés, et cinquante-cinq années supplémentaires ne l’effaceront pas. Mais cela ne signifie pas que les Palestiniens vont revenir à Jamusin, qui est comme tu le sais un quartier du centre de Tel-Aviv. Cela ne veut pas dire qu’ils vont s’installer au croisement des avenues Arlosoroff et Ibn Gvirol.

Ce que cela signifie, c’est que les frontières doivent leur être ouvertes, comme c’est le cas en Europe. Cela signifie la création d’une ville ultra-moderne en Galilée, pour les deux cents ou trois cents mille réfugiés au Liban. Cela signifie la création d’une nouvelle ville palestino-juive entre Hébron et Gaza, qui à la fois fera refleurir le désert et assurera la connexion entre les deux parties de la Palestine.

Sur un plan plus général, nous devons passer à un mode de pensée binational. Peut-être, à la fin, aurons-nous un nouvel Israël binational, de la même manière qu’a été créée une nouvelle Afrique du Sud, pluriethnique.

De toute manière, il n’y a pas d’autre choix. La tentative de réaliser une souveraineté juive, fortifiée et insulaire, doit être abandonnée. Nous devons apprendre à intégrer la réalité qui veut que nous vivrons ici en tant que minorité : une minorité juive qui ne sera plus coincée, à l’avenir, entre Hadera et Gedera, mais qui pourra s’installer à Naplouse, à Bagdad et à Damas, aussi et participer à la démocratisation du Moyen-Orient. Cela voudra dire avoir la possibilité de vivre et de mourir ici, de créer des villes mixtes, des quartiers mixtes et des familles mixtes. Mais avant que cela soit possible, Ari, il aura fallu au préalable renoncer au rêve fou de la souveraineté. Nous devons dépasser ce rêve fou, qui a causé tellement de sang versé ici, qui a infligé tant de désastres, innombrables, qui a généré un siècle de conflit.

3. Meron Benvenisti


Ce que j’ai à dire n’a semble-t-il rien de nouveau, puisqu’au début des années quatre-vingt, j’affirmais déjà que le partage n’était plus une solution viable, que la création de colonies et la confiscation de terres avaient créé une situation irréversible ici, sur le terrain. A l’époque, il n’y avait encore que 20 000 colons. Aujourd’hui, ils sont 230 000. Il est donc clair que la masse critique que je redoutais alors, qui ne permettrait plus que le statu quo soit modifié, était d’ores et déjà réunie. Ni Oslo, ni le mur de séparation, ni le discours autour d’un Etat palestinien ne peuvent changer en quoi que ce soit désormais le statu quo.

En fait, nous vivons déjà dans une réalité binationale, et c’est une donné permanente. Elle ne saurait être ni ignorée ni niée. Ce que nous devons faire, c’est adapter notre pensée et nos concepts à cette réalité de fait. Nous devons rechercher un nouveau modèle qui corresponde à cette réalité. Et les bonnes questions doivent être posées, même si elles nous donnent l’impression de trahir le sionisme ; même si elles nous donnent l’impression que nous sommes en train d’abandonner le rêve d’établir un Etat-nation juif sur la Terre d’Israël.

Ce qui est nouveau, c’est que j’en suis arrivé à la conclusion que mon analyse du conflit était erronée. Par convenance personnelle, j’étais parti de l’hypothèse de la gauche sioniste : à savoir que ce qui est en train de se dérouler ici, c’est une lutte entre deux mouvements nationaux, avec pour enjeu un même territoire. Il en découlait que la solution rationnelle consistait en deux Etats, pour deux nations.

Toutefois, au cours de ces deux années écoulés, j’en suis arrivé à la conclusion que nous avons affaire en réalité à un conflit entre une société d’immigrants et une société de natifs du cru. Si tel est bien le cas, alors nous sommes en train de parler d’un conflit d’une nature totalement différente. Si l’hypothèse est confirmée, alors nous descendons du niveau rationnel à un niveau complètement primal, atavique, qui plonge dans les fondements de l’existence personnelle et collective. Parce que le problème de fond, ici, n’est pas une confrontation entre deux mouvements nationaux. Non. Il s’agit d’une histoire de naturels et de colons. C’est l’histoire d’indigènes qui sentent que des gens venus d’au-delà de la mer se sont infiltrés dans leur habitus naturel et les ont dépossédés.

Il en résulte que les immigrés conquérants sont victorieux dans toutes leurs guerres parce qu’ils ont recours aux avantages technologiques et culturels mis à leur disposition par la civilisation occidentale. Mais ces colons immigrants sont incapables de jouir des fruits de leur victoire. Ils s’emparent de la terre, mais ils échouent à établir la tranquillité, ils échouent à se gagner la paix.

Pour moi, ça a été le chemin de Damas, les écailles me sont tombées des yeux. Cela s’est produit après Camp David, après le traumatisme de l’an 2000 (l’intifada, ndt), après que les deux parties eurent effectivement retiré leur reconnaissance mutuelle. Après que nous ayons recommencé à voir dans les Palestiniens une collectivité terroriste et après qu’ils aient recommencé à nous voir comme des intrus.

A l’époque, tandis que j’observais ce terrible effondrement de toutes choses, je compris soudain qu’il était impossible d’expliquer notre mode de colonisation et de rachat de la terre seulement en termes de conflit national. Il est impossible d’expliquer le phénomène des attentats suicides si l’on ne dispose que des seuls termes d’un conflit national. Nous ne parviendrons jamais à un stade où un groupe renoncera réellement au droit au retour et où l’autre groupe abandonnera sincèrement ses ambitions sur Beit El. Nous ne parviendrons jamais à une situation où les Arabes d’Israël renonceront à l’exigence de leurs droits collectifs propres.

Ma conclusion sera pour dire que la solution en apparence rationnelle de deux Etats pour deux nations ne peut marcher ici. Le modèle d’une division en deux Etats-nations est inapplicable. Cela ne reflèterait en rien la profondeur du conflit et cela ne correspond absolument pas à la gravité du blocage qui affecte de larges parties du pays. Vous pouvez ériger tous les murs du monde, ici, mais vous ne pourrez jamais dépasser cette réalité toute simple, à savoir qu’il n’y a qu’un unique aqueduc, que l’atmosphère est la même et que tous les cours d’eau se déversent dans la même mer. Vous ne pourrez pas dépasser la réalité, qui est que ce pays ne saurait tolérer une frontière passant en son milieu.

Quant à l’année passée, alors là, j’en suis arrivé à la conclusion qu’il n’y avait d’autre choix que de penser en des termes entièrement nouveaux. Il n’y a pas d’autre choix que de penser la Palestine occidentale [Eretz Yisrael, la Terre d’Israël] en tant qu’unité géopolitique.

A l’instar des dirigeants sud-africains, qui ont compris, à un certain moment, qu’il n’y avait d’autre choix que de démanteler leur régime d’apartheid, l’establishment israélien doit comprendre qu’il ne pourra jamais imposer ses conceptions hégémoniques à trois millions et demi de Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza et à 1,2 million de Palestiniens citoyens d’Israël. Ce que nous devons faire, c’est nous efforcer de parvenir à une situation d’égalité individuelle et collective, dans le cadre d’un régime général englobant l’ensemble du pays.

Pour l’instant, je n’ai pas encore de proposition cohérente à faire. Je n’ai pas de plan de travail. Mais l’orientation de pensée est clairement tracée. Le nouveau paradigme est dicté par la réalité. Ce que j’envisage, c¹est une combinatoire entre une division horizontale (partage du gouvernement) et une division verticale (partition du territoire). Ce que je vois, c’est une structure fédérale qui concernera l’ensemble de la Palestine occidentale historique. Différents cantons ethniques existeront, dans le cadre de cette structure. Il est clair, par exemple, que les citoyens palestiniens d’Israël auront leurs propres cantons. Ils auront leur propre autonomie, qui se fera l’expression de leurs droits collectifs. Et il est évident, par ailleurs, que les colons auront un canton. L’exécutif du gouvernement fédéral de la Palestine devra établir un équilibre entre les deux groupes nationaux. Personnellement, cela ne me dérangerait pas outre mesure que la base de cet équilibre soit l’égalité ; à un contre un.


C’est en cela que je diffère de mes amis de la gauche israélienne : je suis réellement un fils indigène d’immigrants, et j’ai une attirance énorme pour la culture et la langue arabes parce qu’elles sont là. Elles font partie du paysage. Et je suis réellement un néo-Cananéen. J’aime tout ce qui surgit de ce sol. Alors que la droite israélienne, c’est une certitude, mais la gauche, aussi, hélas, détestent les Arabes. Les Arabes les dérangent - ils leur compliquent la vie. Ce sujet génère des interrogations morales et un malaise culturel, voyez-vous.

Je reconnais qu’il y a quelque part chez moi une strate émotionnelle : ma propre identité. J’ai aujourd’hui soixante-dix ans, et j’ai le droit de faire le point de ma carrière. Et j’ai participé à tout, ici : le mouvement de jeunesse, l’armée, le kibboutz, la vie politique. Je suis le sel de la terre et je n’en conçois aucune honte. Je suis un Pilgrim Father du Mayflower israélien, et fier de l’être ! Je ne permettrai à personne de m’accuser de trahison. Je ne laisserai dire à personne que je ne suis pas d’ici même pas les Palestiniens. Je suis en tous points ce que mon père voulait que je sois : un indigène. Il voulait que je grandisse comme un arbre né du sol de ce pays. Il voulait que je fasse partie intégrante du paysage naturel. Et il risque fort bien d’y avoir réussi, le bougre : je suis un enfant du pays. Mais c’est un pays où il y a toujours eu des habitants arabes. C’est un pays dans lequel les Arabes constituent le paysage, sont les indigènes. Aussi je ne les crains absolument pas. Je n’envisage pas une seconde de pouvoir vivre ici sans eux. A mes yeux, sans les Arabes, ce pays ne serait rien d’autre qu’une lande désolée.

C’est pour ça que la gauche veut cet horrible mur, qui est à mes yeux l’incarnation de l’anti-géographie, de l’anti-histoire, de l’anti-humanité. C’est pour ça que la gauche veut se cacher derrière ce mur, qui à mes yeux symbolise le viol de la terre. C’est pour ça qu’ils fuient de Jérusalem et du paysage et de la glaise, et qu’ils se vont se blottir à Tel-Aviv pour s’y concentrer entièrement sur la manière de baiser Vicki Knafo et de se la jouer petits maîtres des Maghrébins.


Oui, allez-y, vous pouvez dire, en effet, que je suis un tas de contradictions internes sur pattes. Vous pouvez me dire que ma recette est sans espoir. Une solution fédérale n’a jamais marché, où que ce soit dans le monde. Mais mon diagnostic est correct : même à l’intérieur des frontières de 1967, Israël est en passe de devenir un Etat binational. Dans dix ans, lorsque les Arabes représenteront un quart de la population, Israël sera, de fait, un Etat binational. La tentative consistant à attirer des immigrants de plus en plus nombreux de tous les coins perdus de la terre est en train de devenir inepte. Ces nouveaux immigrants sont très susceptibles de causer l’implosion de la société israélienne.

Aussi je pense que le temps est venu de déclarer que la révolution sioniste est terminée. Sans doute faudrait-il même faire cela officiellement, tout en fixant une date pour l’abandon de la Loi du Retour [israélienne]. Nous devons commencer à penser autrement, à parler autrement. Et ne pas nous accrocher à cette croyance ridicule en je ne sais quel Etat palestinien ou en je ne sais quel mur de séparation infranchissable. Parce qu’à la fin des fins, nous serons une minorité juive, ici. Et les problèmes que vos enfants et mes petits-enfants auront à affronter sont les mêmes auxquels de Klerk a dû faire face en Afrique du Sud. Le paradigme, par conséquent, est le paradigme binational. Telle est la direction. Tel est l’univers conceptuel auquel nous devons nous habituer.

Aurait-il pu en aller autrement ? Pas nécessairement. L’idée sioniste a été estropiée dès l’origine. Elle n’a pas pris en compte la présence, ici, d’un autre groupe national. Par conséquent, dès le moment où le mouvement sioniste a décidé qu’il n’allait pas exterminer les Arabes, son rêve devint inaccessible. Pour la bonne raison que la terre ne peut tolérer deux souverainetés concomitantes. Aussi l’alternative est d’une simplicité redoutable : soit une nation ne sera pas, soit l’autre nation ne sera pas, ou bien encore une nation assujettira l’autre et se condamnera à une inimitié perpétuelle ; ou bien encore les deux nations dépasseront leur exigence de pleine souveraineté. C’est ce que Sharon demande désormais aux (seuls) Palestiniens. C’est ce que je propose aujourd’hui, mais en ce qui me concerne, tant aux juifs qu’aux Palestiniens, sur une base d’égalité.

En 1948, le sionisme a vaincu pour de bon. Il a réussi à se consolider sur 78 % de la Palestine historique. Mais en 1967, le sionisme remporta la victoire de trop, et durant les vingt années suivantes, il scella son sort en mettant en œuvre le projet de colonisation. Paradoxalement, les traités de paix avec l’Egypte et la Jordanie ne firent qu’exacerber la situation, car ils définirent la frontière extérieure de la Palestine occidentale. Ces accords nous ont emprisonnés dans la réalité binationale d’un territoire qui ne saurait être divisé. Le résultat, c’est qu’aujourd’hui le sionisme ne peut pas transformer son rêve en réalité. Il est victime de ses victoires, victime d’une histoire terrible, faite d’opportunités manquées.

Me reviennent en particulier à l’esprit ces Shabbats, où Papa m’emmenait dans ses ballades dans les villages qui entourent Jérusalem. Il était guide pour les touristes et, en matière de connaissance du pays dans ses moindres détails, il était grand prêtre. Il m’emmenait à Malha, à Beit Mazmil, à Ein Karem, à Saris, à Deir al-Hawa Le mode de vie de ces villages n’a rien d’étranger pour moi ; c’est une part de moi-même.

Mais un jour d’avril 1948, j’étais dans la rue King George, à Jérusalem, lorsque le Etzel [une organisation militaire nationaliste clandestine] tint sa parade de victoire, dans le centre ville, des camions transportant les survivants de Deir Yassine. Quand j’y repense, aujourd’hui, c’est terrible. Mais, à l’époque, cela ne m’avait pas semblé terrible. Et aussi, en 1949, quand j’ai moissonné le blé de champs appartenant à des Palestiniens, dans le cadre des activités d’un camp d’été du mouvement de jeunesse auquel j’appartenais, cela ne m’avait pas non plus semblé horrible. Leur tragédie n’avait tout simplement pas pénétré jusqu’à ma conscience.

Ce n’est qu’en 1955 que la vérité me frappa soudain de stupeur. J’étais alors étudiant et j’effectuais des relevés pour l’Institut de Géologie, au cours desquels nous examinions le niveau de remplissage de puits arabes abandonnés, après la pluie, et je venais d’arriver dans un village situé près de Beit Guvrin. Ce village était totalement intact, complet. Simplement, il n’y avait personne. Pour la première fois, je me suis demandé où étaient ces gens, où étaient-ils partis ?

Mais même cette stupeur ne fut que passagère. Cela ne m’a pas brisé la conscience. Cela, c’est arrivé seulement en 1967, quand j’ai croisé tous ces pauvres gens qui me disaient venir de Malha, de Saris, de Deir al-Hawa Soudain, je me suis dis à moi-même : voilà, c’est ici, qu¹ils sont ! C’est ici, qu’ils survivent ! Et tout d’un coup, toute cette vieille géographie me sauta à la gueule : toute la géographie de la tragédie revint au galop.

Aussi, aujourd’hui, je vis leur tragédie, même si j’en suis peut-être responsable. Je me sens attaché à eux. Sentimentalement, je leur suis très attaché. Mais durant des années, je n’ai pas su comment traduire cet attachement en termes politiques. Désormais, le mode de pensée binational peut donner à cet attachement sentimental une expression politique.

Je ne suis pas heureux de ce que je propose. Je sais que je suis en train de vous balbutier n’est pas réellement une solution. Parce que même si une structure fédérale, quelle qu’en soit la forme, était établie ici, cela n’apporterait pas la paix. Il n’y aura jamais de paix ici. Même s’il y a une sorte d’arrangement binational, cela ne fera rien d’autre que gérer la crise. La violence se produira toujours, sur les marges.

Mais la vérité est que l’ensemble de la situation qui a été créée ici est une situation faite de conflits et de contradictions et d’absence de solution. Aussi, aujourd’hui, suis-je triste et pessimiste. Je vis avec un profond sentiment d’abattement. Croyez-moi, il n’est pas facile, pour moi, de dire adieu au rêve de mon père : celui d’un Etat-nation juif. C’est dur pour moi. Cela a été aussi mon rêve à moi, durant la plus grande partie de ma vie. Mais j’ai vraiment peur, pour mes petits-enfants. Lorsque j’observe autour de moi, j’ai peur pour mes petits-enfants. Comment vivront-ils, ici ? Que vais-je leur laisser ? C’est parce que je sais qu’il n’y aura pas d’Etat-nation juif, ici, et qu’il n’y aura pas non plus, ici, deux Etats pour deux nations, que je m’accroche à cet espoir ténu que, peut-être, après tout, quelque chose de partagé en commun va se développer, ici. Quelque chose de néo-cananéen. Que peut-être, malgré tout, nous finirons par apprendre à vivre ensemble. Comme ces cyprès. Comme ces bustanim, ces vergers. Comme tout ce que cette terre nous prodigue.