Ces questions, aujourd’hui, reflètent l’un
des problèmes les plus irritants et brûlants,
bien propre à rendre perplexe et à déchirer
le cœur et l’esprit de tout militant pacifiste
et de tout défenseur de la paix, tant israélien
que palestinien. Certains admettent qu’on puisse
soulever ce problème, mais d’autres préfèrent
dissimuler leur dilemme et en esquiver les conséquences.
Des gens qui ont lutté durant le plus clair de leur
existence afin d’aboutir à une paix arabo-israéliennes
fondée sur la fin de l’occupation par Israël
des territoires palestiniens (conquis en 1967), et sur la
création d’un Etat palestinien entièrement
souverain à côté de l’Etat d’Israël,
en sont venus à douter tant de la faisabilité
que de la moralité de cette solution dont ils s’étaient
pourtant fait depuis si longtemps les avocats. S’ils
en sont venus à douter, c’est parce que l’expansionnisme
et la colonisation sionistes, vieux d’un siècle
et toujours en action aujourd’hui, ainsi que la colonisation
par la force des territoires palestiniens et le large soutien
apporté à ces actes en l’absence d¹une
quelconque volonté réelle et d’une
quelconque protestation de l’opinion publique pour
mettre un terme à ces pratiques, ne laissent plus
aucun motif de penser qu’une solution à deux
Etats trouvera un jour une concrétisation. En tout
état de cause, pas sur des bases rationnelles, c’est-à-dire
en l’occurrence : les frontières existant
avant 1967 et une solution juste et équitable au
problème des réfugiés palestiniens.
Israël n’a jusqu’ici donné aucun
signe qu’il était prêt à faire
le geste qu’on attend de lui, à savoir : reconnaître
les Palestiniens comme des partenaires égaux et les
propriétaires légitimes de ce territoire.
Dès lors, dans le contexte actuel de l’état
d’esprit hégémonique de la majorité
des Israéliens juifs, il est bien difficile de continuer
à croire que la solution à deux Etats serait
susceptible de résoudre le problème en jeu
: permettre que s’instaure une coexistence fondée
sur une égalité totale entre deux communautés
nationales les juifs et les Palestiniens qui vivent ici
et qui, par conséquent, doivent partager cette terre
en pleins partenariat et égalité. Ajoutons
que de plus en plus nombreux sont ceux qui en viennent à
douter de l’éventualité que la solution
à deux Etat soit capable d’apporter une réponse
satisfaisante aux relations problématiques entre
la majorité juive et une importante minorité
nationale palestinienne à l’intérieur
d’un Etat juif.
Il est par conséquent grand temps d’ouvrir
un débat public honnête autour du problème
le plus vital pour notre existence ici : quelle devrait
être notre vision d’une paix réelle
et comment cette paix peut-elle être menée
à bien ? Ari Shavit nous donne l’opportunité
d’ouvrir ce débat. Prenez donc, s’il
vous plaît, le temps de lire sa brillante interview
menée par deux des porte-parole les plus éloquents,
innovateurs et courageux du dilemme ci-dessus énoncé,
Haim Hanegbi et Meron Benvenisti.
Permettez-moi de préciser en toute honnêteté
que non seulement je soutiens les positions exprimées
par ces deux porte-parole éloquents mais aussi que
je partage les émotions sous-jacentes qu’ils
expriment ainsi que le processus de désillusionnement
qu’ils ont connu avant de parvenir à leurs
positions actuelles. Je souhaite leur exprimer ma plus profonde
gratitude de s’être exprimés avec une
telle force en se faisant les porte-parole de ce que je
pense moi aussi, ainsi qu’à l’écrivain
qui a pris l’initiative de cette interview et sans
qui elle n’existerait pas.
Yehudith Harel
Pleure, ô solution à deux Etats bien-aimée
!
par Ari Shavit, interviewant Haim Hanegbi et Meron Benvenisti
in Haaretz, 08.08.2003
http://www.haaretz.com
Tandis que les négociations avec les Palestiniens
se traînent et que le mur de séparation serpente
à travers la Cisjordanie, deux militants vétérans
de la gauche (israélienne) en sont arrivés
à une conclusion stupéfiante : il ne peut
y avoir deux Etats pour deux peuples sur ce territoire.
1. Le contexte
Meron Benvenisti et Haim Hanegbi n’ont pas échangé
leur point de vue respectif directement. Benvenisti vit
à Jérusalem, en bordure du désert,
et il travaille à l’écriture d’un
dernier ouvrage, une sorte de revue générale
recensant sa pensée. Hanegbi vit quant à lui
à Ramat Aviv, pas très loin de la mer, et
il est en train de mettre au point un manifeste final, définitif.
Néanmoins, cet été, Benvenisti et Hanegbi
sont parvenus à un stade étonnamment ressemblant
dans leur réflexion personnelle. Tous deux sont arrivés
à la conclusion qu’il n’existe plus
désormais aucune perspective de mettre un terme au
conflit dans le cadre d’une solution à deux
Etats. Chacun, séparément, en est venu à
penser que le temps est venu d’établir un
seul Etat entre le Jourdain et la Méditerranée.
Cet Etat sera nécessairement binational.
A première vue, les deux hommes proviennent de deux
mondes totalement étrangers. Les racines de Benvenisti
plongent profondément dans le vieil establishment
sioniste. Il a été adjoint au maire de Jérusalem,
et donc le bras droit de Teddy Kollek, candidat du Ratz
(parti prédécesseur du Meretz) à la
Knesset. Hanegbi, par contraste, est un révolutionnaire
à la retraite. Il fut un activiste incontournable
du Matzpen, mouvement de la gauche radicale, l’un
des fondateurs de la Liste Progressiste, un partenaire de
la direction du mouvement pacifiste Gush Shalom. Toutefois,
Benvenisti et Hanegbi ont en commun un arrière-fond
important. Tous deux sont originaires de Jérusalem
et sont diplomés de Beit Hakerem, une grande école
de cette ville, tous deux sont des ashkénazo-séfarades,
dont les idées se sont mises en place durant les
dernières années du Mandat britannique. Enfin,
tous deux aiment ce pays et aiment leurs frères humains.
Tous deux, ils sont comme des fontaines impétueuses
d’émotions, d’anecdotes et de vitalité
à l’état pur.
C’est précisément parce qu’ils
ne sont pas taillés dans la même étoffe,
parce qu’ils ne sont pas issus du même cercle
idéologique, que les évolutions intellectuelles
parallèles, bien que non identiques, qui les affectent,
sont tout simplement fascinantes. Certes, tous deux sont
des cas-limites, des loups solitaires, hors la meute, des
sentimentaux ultrasensibles qui passent parfois pour des
excentriques. Néanmoins, chacun d’eux est
un penseur original, doté de perceptions déliées.
Tout deux éprouvent une aversion réflexe pour
la fausseté, le politiquement correct et la pensée
unique. Aussi sans doute le fait que tous les deux en soient
arrivés, au cours de l’année écoulée,
au créneau conceptuel qu’ils occupent aujourd’hui
n’est pas dénué de sens. Sans doute
cela signifie-t-il quelque chose, pour les eaux sous-jacentes
de la réalité israélienne actuelle.
2. Haim Hanegbi
Quand cela a-t-il commencé ? Voilà : c’était
au tout début de l’intifada. Déjà,
à ce moment-là, j’ai dit au [vétéran
pacifiste] Uri Avnery que j’étais en train
de régresser, de retourner à mes origines,
que le temps était sans doute venu pour moi de remettre
en question le rêve d’un état partagé.
Mais Avnery m’a ri au nez à son habitude.
Il m’a dit que j’étais en train de
rêver. Avnery a beaucoup donné, dans la lutte
pour la paix et la bataille contre l’occupation,
mais il a aussi un défaut : il est totalement dépourvu
de sens psychologique. A l’instar de Joseph Trumpeldor,
l’activiste sioniste pionnier, qui n’avait
qu’un bras, Avnery est incapable d’entrer
en résonance avec les gens. Ce n’est pas dû
à quelque perversion, ce n’est pas de l’indifférence,
c’est tout simplement un handicap. Chez lui, l’organe
de l’émotivité est absent. Donc, disai-je,
il m’a ri au nez, avec une sorte de dédain
entendu, ignorant ce que je lui disais. Je n’ai pas
insisté.
Tout au long des trois années suivantes, nous continuâmes
à écrire les discours du vendredi, pour le
mouvement Gush Shalom. Mais, au début de cet été,
j’ai décidé de ne plus garder le silence
: il fallait que je sorte du placard. Alors j’ai
écrit un texte contre l’occupation, à
la fin duquel, pour la première fois, je faisais
figurer l’idée d’un seul Etat pour
les deux nations. Un Etat en partenariat. Un Etat binational.
Avnery a pété les plombs. Il était
furieux. Il a dit que je portais atteinte à la cause
palestinienne, que je mettais en danger l’Etat palestinien
(à venir) et que je servais objectivement la droite.
Puis il ajouta pour faire bonne mesure qu’en prenant
cette position je ne faisais que renforcer les peurs inhérentes
à la « démarche par étapes ».
Après que j’eus insisté pour que ce
texte soit envoyé à tous les membres du Gush
Shalom, on me répondit qu’il ne serait pas
diffusé parce qu’il sortait du consensus du
Gush Shalom. J’ai dit alors : « très
bien, si c’est comme ça, je me casse ! »
Voilà, une communication téléphonique
a suffi pour me libérer du Gush Shalom. D’autres
ont suivi le mouvement. La moitié du noyau fondateur
a quitté le Gush Shalom, si bien qu’aujourd’hui,
je travaille entouré de quelques amis courageux à
la diffusion de ma vieille idée novatrice pour un
renouveau de la pensée binationale.
Comme je l’ai écrit dans mon document, il
est aujourd’hui pour moi tout à fait évident
qu’il n¹y a pas d’autre alternative si
l’on veut mettre fin au conflit. Tous ceux qui ont
des yeux pour voir et des oreilles pour entendre finiront
par comprendre que seul un partenariat binational peut nous
sortir de là. C’est la seule manière
de nous transformer, d’étrangers sur notre
terre que nous sommes, en fils du pays.
A vrai dire, tout cela a commencé il y a bien longtemps,
dans le quartier jérosolomite de Mekor Baruch. J’avais
dix ans, le Mandat britannique touchait à sa fin.
Notre propriétaire était un Arabe. Il s’appelait
Jamil. Une plaque de pierre gravée du mot «
Alhambra » en arabe et en anglais était accrochée
à la façade de la maison. La maison d’à-côté,
quant à elle, ne se contentait pas d’appartenir
à des Arabes : elle était habitée par
des Arabes. Tout le quartier, depuis notre maison en direction
de l’ouest, était mixte. Et là où
travaillait mon père, la municipalité de Jérusalem,
les juifs et les Arabes travaillaient ensemble, là
encore. Mon père m’emmenait faire des promenades
dans Jérusalem et autour de la ville. Je me souviens
très bien des villages palestiniens d’Ein
Karen, de Malha, de Lifta, de Beit Mazmil. Vous l’aurez
compris : jamais les Arabes n’ont été
pour moi des étrangers. Ils ont toujours fait partie
de mes souvenirs, de mon paysage. Du pays. Et je n’ai
jamais douté un instant que nous pourrions vivre
un jour avec eux : en voisins, d’une maison à
l’autre, d’une rue à l’autre.
Soudain c’était à la fin de l’année
1947 ils disparurent. C’était en hiver, j’étais
en classe de 4ème. Et, chose étrange, cela
ne me traumatisa pas le moins du monde. Tout cela advint
calmement, sans drame. On aurait dit qu’ils s’étaient
tout simplement évaporés. Je ne suis même
pas sûr de les avoir vu faire leur baluchon. Je ne
suis pas certain de les avoir vus rassembler leurs effets
et disparaître là-bas, derrière la pente
à partir de Schneller Camp. En revanche, je me souviens
très bien de Deir Yassine. Je me souviens que nous
étions en classe, au collège de Beit Hakarem,
lorsque nous vîmes de la fumée s’élevant
au-dessus de Deir Yassine [un village arabe, situé
dans les faubourgs ouest de Jérusalem, où
un massacre fut perpétré en 1948].
Ainsi, dans les années soixante, lorsque nous parlions
du principe d’égalité, au Matzpen,
je ne pensais pas seulement en termes de socialisme ou de
concepts universalistes. Pour moi, ce dont il était
question, c’était de « baladi »,
de mon pays, des parfums et des souvenirs de mon enfance.
Puis ce fut la quête éperdue des cartes géographiques
datant de l’époque du Mandat britannique,
afin de pouvoir situer les villages qui avaient été
détruits, la vie qui avait cessé d’être.
Et ce fut aussi ce sentiment terrible que sans eux, sans
les Arabes, ce pays est vide, défiguré, discrédité
un pays qui a causé la disparition d’une nation
entière.
Aussi il ne fut pas facile, pour moi, de faire mienne la
solution à deux Etats, dans les années quatre-vingt.
Ce fut un conflit interne. Très dur. Je n’ai
jamais, jamais, rejoint les rangs de la gauche sioniste.
Je n’ai jamais abandonné la pensé révolutionnaire.
Mais lorsque j’ai appris la création du mouvement
La Paix, maintenant ! et qu’il y avait des débuts
de manifestations dans les rues, j’ai pensé
que je n’avais pas le droit de rester sanglé
dans mes dogmes. J’ai pensé alors que l’idée
des deux Etats méritait d’être prise
en considération.
Lorsqu’Oslo arriva, je pensai que cela allait être
quelque chose de vraiment géant. J’ai lu les
accords de A jusqu’à Z, à la loupe,
et je suis parvenu à la déduction qu’il
s’agissait bien de reconnaissance mutuelle, que la
possibilité de refermer le dossier du conflit existait
bien. Aussi, au milieu des années quatre-vingt dix,
je remis en cause mon approche habituelle. Je ne pensais
pas qu’il était de mon devoir d’aller
à Ramallah et de présenter aux Palestiniens
la liste des torts sionistes en leur disant de ne pas oublier
ce que nos pères avaient fait aux leurs. Je croyais
sincèrement dans la dynamique d’Oslo. Je m’en
remettais à Yitzhak Rabin. Après son assassinat,
je me suis même inscrit au parti Travailliste.
Ces deux dernières années, j’ai pris
conscience de mon erreur ; j’ai pris conscience du
fait qu’à l’instar des Palestiniens,
moi aussi, je me faisais embobiner. Que je prenais le bla-bla-bla
israélien au sérieux et que je n’accordais
pas suffisamment d’attentions aux actes d’Israël.
Lorsqu’un beau jour je pris conscience que les colonies
avaient été multipliées par deux, je
réalisai du même coup qu’Israël
avait manqué son unique heure de grâce, qu’il
avait rejeté la rare opportunité qui lui était
accordée. Puis j’ai compris qu’Israël
n’était pas arrivé à se libérer
de son modèle expansionniste. Israël était
pieds et poings liés à son idéologie
fondatrice et à son acte constitutif, qui fut un
acte de dépossession.
Je pris alors conscience de la raison pour laquelle il
est aussi terriblement difficile pour Israël de démanteler
les colonies : toute reconnaissance du fait que les colonies
de Cisjordanie ont été construites sur des
terres palestiniennes confisquées ne pourrait que
projeter une ombre menaçante également sur
la vallée de Jezreel, sur le statut moral de Beit
Alfa et de Ein Harod [à l’intérieur
des frontières d’Israël de 1948, ndt].
Je compris que ce qui était en œuvre, en l’occurrence,
c’était un modèle de comportement profondément
ancré. Qu’il y avait un seul continuum historique
qui allait du Kibboutz Beit Hashita aux avant-postes illégaux
de colonisation ; du Moshav Nahalal aux colonies du Gush
Katif de la bande de Gaza. Et que cette continuité,
selon toutes les apparences, ne saurait être brisée.
Il s’agissait d’une continuité qui
nous ramenait au tout début, au moment initial.
Je suis en train de lire un ouvrage d¹Eliezer Be’eri
sur le début du conflit et l’origine de l’entreprise
sioniste. Arrivé à un certain point de son
exposé, il décrit de quelle manière,
le 3 novembre 1878, tandis qu’il labourait le premier
sillon dans le sol de Petah Tikva, Yehuda Raab eut le sentiment
d’être « le premier à diriger
une charrue juive dans la terre des prophètes après
les longues années de l’exil (juif) ».
Mais voyez ce qu’écrit Eliezer Be’eri,
à ce sujet : « Les Arabes vinrent eux aussi
se joindre à Yehuda Raab, en ce grand jour, du début
du labourage. A lui seul, avec sa charrue attachée
à des animaux de trait, il n’aurait pu labourer
un champ de plusieurs dizaines d’hectares. Aussi
douze fallâhîn [paysans, ar. ndt] arabes vinrent
lui prêter main forte. »
Qu’est-ce que tout cela signifie, Ari ? Dis-moi,
toi, ce que ça veut dire. Tu ne vois pas. Eh bien,
ce que cela veut dire, je vais te le dire, moi : c’est
que lorsque Yehuda Raab vint tracer le premier sillon après
deux mille ans d’exil, il n’avait pas la force
d’accomplir seul ce travail. Il avait besoin de l’aide
des fallâhîn, et douze d’entre eux vinrent
l’aider. En lisant cela, je me dis que je sais tout
de ce Raab, je sais qui sont ses descendants, et je sais
aussi comment son projet a été mené
à bien. Mais je ne sais absolument rien des douze
fallâhîn. Ils font leur apparition, dans cette
histoire, à la manière d’extraterrestres,
et ils disparaissent de la même manière, ni
vus ni connus, sans pratiquement laisser de trace. Ils ont
été exclus de l’histoire par le sionisme.
Qui étaient-ils ? Où sont-ils partis ? Où
sont-ils, aujourd’hui ?
Ainsi, le révolutionnaire sur le retour que tu as
devant toi s’est juré de retrouver ces douze
hommes disparus, ces douze exclus de l’histoire.
La mission de ma vie consiste à les libérer
de leur captivité historique et de leur redonner
un visage, leur nom et leurs droits. Leur seul tort, vis-à-vis
de Raab, était de vivre dans ce pays depuis un nombre
incalculable de générations avant lui. Pourquoi
(les Palestiniens) devraient-ils être punis pour cela
? Pourquoi insister de la sorte à les tenir dans
l’oubli ?
Je ne pense pas qu’il s’agisse de quelque
folie personnelle. Au contraire : je suis persuadé
qu’il s’agit là de ma part d’une
tentative d’échapper à la folie. Je
ne suis pas psychologue, mais je pense que quiconque vit
les contradictions du sionisme se condamne tôt ou
tard à la folie. Il est totalement impossible de
vivre de la sorte. Il est impossible de vivre avec méfait
aussi terrible. Il est impossible de vivre avec des critères
moraux aussi contradictoires. Lorsque je vois non seulement
les colonies et l’occupation et les frustrations
infligées, mais aussi désormais ce mur démentiel
derrière lequel les Israéliens tentent désespérément
de se cacher, je dois en conclure qu’il y a quelque
chose de très profondément enfoui, dans notre
attitude envers la population indigène de ce pays,
qui est en train de nous faire perdre l’esprit.
Il y a là quelque chose d’ontologique, qui
ne nous permet pas de reconnaître réellement
les Palestiniens, qui ne nous permet pas de faire la paix
avec eux. Et ce quelque chose a quelque chose à voir
avec le fait qu’avant même de rendre les territoires,
les maisons et l’argent, le premier acte d’expiation
des colons en direction des natifs de ce pays doit être
de les réinstaurer dans leur dignité première,
dans leur mémoire, dans leur bon droit.
Mais c’est précisément là ce
que nous sommes totalement incapables d’accomplir.
Notre passé ne nous le permettra pas. Notre passé
nous oblige à croire dans le projet d’un Etat-nation
juif, qui est une cause sans espoir. Notre passé
nous empêche de voir que l’histoire d’une
souveraineté juive sur la Terre d’Israël
appartient totalement au passé. Car, si vous voulez
une souveraineté juive, il vous faut une frontière,
mais comme l’a dit le penseur et activiste sioniste
Yitzhak Tabenkin, « Ce pays ne saurait tolérer
une frontière passant en son milieu ». Si vous
voulez avoir une souveraineté juive, il vous faudra
avoir une structure fortifiée, séparatiste
et uninationale, mais c’est totalement contraire
à l¹air du temps. Même si Israël
s’entourait d’une barrière, de tranchées
et d’un mur, cela ne servirait à rien. Parce
que tes craintes sont tout à fait fondées,
Ari : Israël, en tant qu’Etat juif, ne peut
plus continuer à exister ici. A long terme, Israël
en tant qu’Etat juif ne pourra pas continuer à
exister.
Je ne suis pas fou : je ne pense pas qu’il soit
possible d’enrôler des milliers de personnes
pour la cause d’un Etat binational demain matin.
Mais lorsque je prends en considération le fait que
Meron Benvenisti a eu raison lorsqu’il a déclaré
que l’occupation était devenue irréversible,
et quand je vois où la folie de la souveraineté
est en train d’entraîner d’honnêtes
Israéliens, je ressors ma petite bannière.
Je le fais sans illusion aucune. Je n’appartiens
à aucune armée. Je ne suis pas le général
d’une quelconque armée. Je sais que pour l’instant,
notre action est celle de fort peu de gens. Mais je pense
qu’il est important de mettre cette idée sur
la table, maintenant.
Par essence, le principe de la binationalité est
l’antithèse la plus absolue du mur. Le mur
vise à séparer, à isoler, à
emprisonner les Palestiniens dans des poulaillers. Mais
le mur emprisonne les Israéliens aussi. Il transforme
Israël en ghetto. Ce mur incarne la grande solution
désespérante de la société juive
sioniste. C’est le dernier acte désespéré
en date de ceux qui ne peuvent voir le problème palestinien
en face. De ceux qui sont compulsivement contraints à
chasser la question palestinienne de leur existence et de
leur conscience. Face à ça, j’avance
la thèse opposée. J’affirme que nous
sommes visiblement par trop oublieux à l’égard
du sionisme ; que les juifs qui sont venus ici et qui ont
fondé un pays qui était loin d’être
inhabité ont adopté un modèle de force
sans limite. Bien loin de leur imposer une discipline morale
et la raison, il les a rendus dépendants à
la drogue du recours à la violence. Mais cette force
est épuisée, elle a atteint ses limites. Si
Israël reste un Etat de nature colonialiste, il ne
survivra pas. A la fin des fins, tôt ou tard, la région
deviendra plus puissante qu’Israël, et finalement
la population indigène deviendra plus puissante qu’Israël.
Ceux qui espèrent encore vivre par l’épée
périront par l’épée. C’est
tout à fait clair, Ari : ils périront par
l’épée.
Ne me traite pas en étranger, en outsider. C’est
vrai, c’est plus facile, pour moi, qui suis originaire
d’Hébron et de Jérusalem, qui suis
issu de l’ancien Yishuv. C’est plus facile,
pour moi, parce que je n’ai jamais pris part aux
tueries, à la dépossession et à l’occupation.
Néanmoins, je me sens responsable de la société
dans laquelle je vis. Et c’est précisément
pourquoi je suis persuadé que quiconque veut assurer
l’existence d’une communauté juive
dans ce pays doit se libérer du mode de pensée
sioniste, et ouvrir les portes. Car telles que vont les
choses, il n’y a aucune chance. Un Etat-nation juif,
ici, ça ne marchera jamais.
Il est parfaitement clair que cela ne peut être fait
sans que soit reconnu le droit au retour des réfugiés
palestiniens, car nous avons affaire là au cas d’une
nation qui a été condamnée à
l’exil loin de son territoire, non pas parce qu’il
n’y avait pas de place pour elle, mais parce qu’elle
a été supplantée par d’autres.
Cette injustice ne s’est pas estompée bien
que cinquante-cinq ans se soient écoulés,
et cinquante-cinq années supplémentaires ne
l’effaceront pas. Mais cela ne signifie pas que les
Palestiniens vont revenir à Jamusin, qui est comme
tu le sais un quartier du centre de Tel-Aviv. Cela ne veut
pas dire qu’ils vont s’installer au croisement
des avenues Arlosoroff et Ibn Gvirol.
Ce que cela signifie, c’est que les frontières
doivent leur être ouvertes, comme c’est le
cas en Europe. Cela signifie la création d’une
ville ultra-moderne en Galilée, pour les deux cents
ou trois cents mille réfugiés au Liban. Cela
signifie la création d’une nouvelle ville
palestino-juive entre Hébron et Gaza, qui à
la fois fera refleurir le désert et assurera la connexion
entre les deux parties de la Palestine.
Sur un plan plus général, nous devons passer
à un mode de pensée binational. Peut-être,
à la fin, aurons-nous un nouvel Israël binational,
de la même manière qu’a été
créée une nouvelle Afrique du Sud, pluriethnique.
De toute manière, il n’y a pas d’autre
choix. La tentative de réaliser une souveraineté
juive, fortifiée et insulaire, doit être abandonnée.
Nous devons apprendre à intégrer la réalité
qui veut que nous vivrons ici en tant que minorité
: une minorité juive qui ne sera plus coincée,
à l’avenir, entre Hadera et Gedera, mais qui
pourra s’installer à Naplouse, à Bagdad
et à Damas, aussi et participer à la démocratisation
du Moyen-Orient. Cela voudra dire avoir la possibilité
de vivre et de mourir ici, de créer des villes mixtes,
des quartiers mixtes et des familles mixtes. Mais avant
que cela soit possible, Ari, il aura fallu au préalable
renoncer au rêve fou de la souveraineté. Nous
devons dépasser ce rêve fou, qui a causé
tellement de sang versé ici, qui a infligé
tant de désastres, innombrables, qui a généré
un siècle de conflit.
3. Meron Benvenisti
Ce que j’ai à dire n’a semble-t-il
rien de nouveau, puisqu’au début des années
quatre-vingt, j’affirmais déjà que
le partage n’était plus une solution viable,
que la création de colonies et la confiscation de
terres avaient créé une situation irréversible
ici, sur le terrain. A l’époque, il n’y
avait encore que 20 000 colons. Aujourd’hui, ils
sont 230 000. Il est donc clair que la masse critique que
je redoutais alors, qui ne permettrait plus que le statu
quo soit modifié, était d’ores et déjà
réunie. Ni Oslo, ni le mur de séparation,
ni le discours autour d’un Etat palestinien ne peuvent
changer en quoi que ce soit désormais le statu quo.
En fait, nous vivons déjà dans une réalité
binationale, et c’est une donné permanente.
Elle ne saurait être ni ignorée ni niée.
Ce que nous devons faire, c’est adapter notre pensée
et nos concepts à cette réalité de
fait. Nous devons rechercher un nouveau modèle qui
corresponde à cette réalité. Et les
bonnes questions doivent être posées, même
si elles nous donnent l’impression de trahir le sionisme
; même si elles nous donnent l’impression que
nous sommes en train d’abandonner le rêve d’établir
un Etat-nation juif sur la Terre d’Israël.
Ce qui est nouveau, c’est que j’en suis arrivé
à la conclusion que mon analyse du conflit était
erronée. Par convenance personnelle, j’étais
parti de l’hypothèse de la gauche sioniste
: à savoir que ce qui est en train de se dérouler
ici, c’est une lutte entre deux mouvements nationaux,
avec pour enjeu un même territoire. Il en découlait
que la solution rationnelle consistait en deux Etats, pour
deux nations.
Toutefois, au cours de ces deux années écoulés,
j’en suis arrivé à la conclusion que
nous avons affaire en réalité à un
conflit entre une société d’immigrants
et une société de natifs du cru. Si tel est
bien le cas, alors nous sommes en train de parler d’un
conflit d’une nature totalement différente.
Si l’hypothèse est confirmée, alors
nous descendons du niveau rationnel à un niveau complètement
primal, atavique, qui plonge dans les fondements de l’existence
personnelle et collective. Parce que le problème
de fond, ici, n’est pas une confrontation entre deux
mouvements nationaux. Non. Il s’agit d’une
histoire de naturels et de colons. C’est l’histoire
d’indigènes qui sentent que des gens venus
d’au-delà de la mer se sont infiltrés
dans leur habitus naturel et les ont dépossédés.
Il en résulte que les immigrés conquérants
sont victorieux dans toutes leurs guerres parce qu’ils
ont recours aux avantages technologiques et culturels mis
à leur disposition par la civilisation occidentale.
Mais ces colons immigrants sont incapables de jouir des
fruits de leur victoire. Ils s’emparent de la terre,
mais ils échouent à établir la tranquillité,
ils échouent à se gagner la paix.
Pour moi, ça a été le chemin de Damas,
les écailles me sont tombées des yeux. Cela
s’est produit après Camp David, après
le traumatisme de l’an 2000 (l’intifada, ndt),
après que les deux parties eurent effectivement retiré
leur reconnaissance mutuelle. Après que nous ayons
recommencé à voir dans les Palestiniens une
collectivité terroriste et après qu’ils
aient recommencé à nous voir comme des intrus.
A l’époque, tandis que j’observais
ce terrible effondrement de toutes choses, je compris soudain
qu’il était impossible d’expliquer
notre mode de colonisation et de rachat de la terre seulement
en termes de conflit national. Il est impossible d’expliquer
le phénomène des attentats suicides si l’on
ne dispose que des seuls termes d’un conflit national.
Nous ne parviendrons jamais à un stade où
un groupe renoncera réellement au droit au retour
et où l’autre groupe abandonnera sincèrement
ses ambitions sur Beit El. Nous ne parviendrons jamais à
une situation où les Arabes d’Israël
renonceront à l’exigence de leurs droits collectifs
propres.
Ma conclusion sera pour dire que la solution en apparence
rationnelle de deux Etats pour deux nations ne peut marcher
ici. Le modèle d’une division en deux Etats-nations
est inapplicable. Cela ne reflèterait en rien la
profondeur du conflit et cela ne correspond absolument pas
à la gravité du blocage qui affecte de larges
parties du pays. Vous pouvez ériger tous les murs
du monde, ici, mais vous ne pourrez jamais dépasser
cette réalité toute simple, à savoir
qu’il n’y a qu’un unique aqueduc, que
l’atmosphère est la même et que tous
les cours d’eau se déversent dans la même
mer. Vous ne pourrez pas dépasser la réalité,
qui est que ce pays ne saurait tolérer une frontière
passant en son milieu.
Quant à l’année passée, alors
là, j’en suis arrivé à la conclusion
qu’il n’y avait d’autre choix que de
penser en des termes entièrement nouveaux. Il n’y
a pas d’autre choix que de penser la Palestine occidentale
[Eretz Yisrael, la Terre d’Israël] en tant qu’unité
géopolitique.
A l’instar des dirigeants sud-africains, qui ont
compris, à un certain moment, qu’il n’y
avait d’autre choix que de démanteler leur
régime d’apartheid, l’establishment
israélien doit comprendre qu’il ne pourra
jamais imposer ses conceptions hégémoniques
à trois millions et demi de Palestiniens en Cisjordanie
et à Gaza et à 1,2 million de Palestiniens
citoyens d’Israël. Ce que nous devons faire,
c’est nous efforcer de parvenir à une situation
d’égalité individuelle et collective,
dans le cadre d’un régime général
englobant l’ensemble du pays.
Pour l’instant, je n’ai pas encore de proposition
cohérente à faire. Je n’ai pas de plan
de travail. Mais l’orientation de pensée est
clairement tracée. Le nouveau paradigme est dicté
par la réalité. Ce que j’envisage,
c¹est une combinatoire entre une division horizontale
(partage du gouvernement) et une division verticale (partition
du territoire). Ce que je vois, c’est une structure
fédérale qui concernera l’ensemble
de la Palestine occidentale historique. Différents
cantons ethniques existeront, dans le cadre de cette structure.
Il est clair, par exemple, que les citoyens palestiniens
d’Israël auront leurs propres cantons. Ils auront
leur propre autonomie, qui se fera l’expression de
leurs droits collectifs. Et il est évident, par ailleurs,
que les colons auront un canton. L’exécutif
du gouvernement fédéral de la Palestine devra
établir un équilibre entre les deux groupes
nationaux. Personnellement, cela ne me dérangerait
pas outre mesure que la base de cet équilibre soit
l’égalité ; à un contre un.
C’est en cela que je diffère de mes amis
de la gauche israélienne : je suis réellement
un fils indigène d’immigrants, et j’ai
une attirance énorme pour la culture et la langue
arabes parce qu’elles sont là. Elles font
partie du paysage. Et je suis réellement un néo-Cananéen.
J’aime tout ce qui surgit de ce sol. Alors que la
droite israélienne, c’est une certitude, mais
la gauche, aussi, hélas, détestent les Arabes.
Les Arabes les dérangent - ils leur compliquent la
vie. Ce sujet génère des interrogations morales
et un malaise culturel, voyez-vous.
Je reconnais qu’il y a quelque part chez moi une
strate émotionnelle : ma propre identité.
J’ai aujourd’hui soixante-dix ans, et j’ai
le droit de faire le point de ma carrière. Et j’ai
participé à tout, ici : le mouvement de jeunesse,
l’armée, le kibboutz, la vie politique. Je
suis le sel de la terre et je n’en conçois
aucune honte. Je suis un Pilgrim Father du Mayflower israélien,
et fier de l’être ! Je ne permettrai à
personne de m’accuser de trahison. Je ne laisserai
dire à personne que je ne suis pas d’ici même
pas les Palestiniens. Je suis en tous points ce que mon
père voulait que je sois : un indigène. Il
voulait que je grandisse comme un arbre né du sol
de ce pays. Il voulait que je fasse partie intégrante
du paysage naturel. Et il risque fort bien d’y avoir
réussi, le bougre : je suis un enfant du pays. Mais
c’est un pays où il y a toujours eu des habitants
arabes. C’est un pays dans lequel les Arabes constituent
le paysage, sont les indigènes. Aussi je ne les crains
absolument pas. Je n’envisage pas une seconde de
pouvoir vivre ici sans eux. A mes yeux, sans les Arabes,
ce pays ne serait rien d’autre qu’une lande
désolée.
C’est pour ça que la gauche veut cet horrible
mur, qui est à mes yeux l’incarnation de l’anti-géographie,
de l’anti-histoire, de l’anti-humanité.
C’est pour ça que la gauche veut se cacher
derrière ce mur, qui à mes yeux symbolise
le viol de la terre. C’est pour ça qu’ils
fuient de Jérusalem et du paysage et de la glaise,
et qu’ils se vont se blottir à Tel-Aviv pour
s’y concentrer entièrement sur la manière
de baiser Vicki Knafo et de se la jouer petits maîtres
des Maghrébins.
Oui, allez-y, vous pouvez dire, en effet, que je suis un
tas de contradictions internes sur pattes. Vous pouvez me
dire que ma recette est sans espoir. Une solution fédérale
n’a jamais marché, où que ce soit dans
le monde. Mais mon diagnostic est correct : même à
l’intérieur des frontières de 1967,
Israël est en passe de devenir un Etat binational.
Dans dix ans, lorsque les Arabes représenteront un
quart de la population, Israël sera, de fait, un Etat
binational. La tentative consistant à attirer des
immigrants de plus en plus nombreux de tous les coins perdus
de la terre est en train de devenir inepte. Ces nouveaux
immigrants sont très susceptibles de causer l’implosion
de la société israélienne.
Aussi je pense que le temps est venu de déclarer
que la révolution sioniste est terminée. Sans
doute faudrait-il même faire cela officiellement,
tout en fixant une date pour l’abandon de la Loi
du Retour [israélienne]. Nous devons commencer à
penser autrement, à parler autrement. Et ne pas nous
accrocher à cette croyance ridicule en je ne sais
quel Etat palestinien ou en je ne sais quel mur de séparation
infranchissable. Parce qu’à la fin des fins,
nous serons une minorité juive, ici. Et les problèmes
que vos enfants et mes petits-enfants auront à affronter
sont les mêmes auxquels de Klerk a dû faire
face en Afrique du Sud. Le paradigme, par conséquent,
est le paradigme binational. Telle est la direction. Tel
est l’univers conceptuel auquel nous devons nous
habituer.
Aurait-il pu en aller autrement ? Pas nécessairement.
L’idée sioniste a été estropiée
dès l’origine. Elle n’a pas pris en
compte la présence, ici, d’un autre groupe
national. Par conséquent, dès le moment où
le mouvement sioniste a décidé qu’il
n’allait pas exterminer les Arabes, son rêve
devint inaccessible. Pour la bonne raison que la terre ne
peut tolérer deux souverainetés concomitantes.
Aussi l’alternative est d’une simplicité
redoutable : soit une nation ne sera pas, soit l’autre
nation ne sera pas, ou bien encore une nation assujettira
l’autre et se condamnera à une inimitié
perpétuelle ; ou bien encore les deux nations dépasseront
leur exigence de pleine souveraineté. C’est
ce que Sharon demande désormais aux (seuls) Palestiniens.
C’est ce que je propose aujourd’hui, mais
en ce qui me concerne, tant aux juifs qu’aux Palestiniens,
sur une base d’égalité.
En 1948, le sionisme a vaincu pour de bon. Il a réussi
à se consolider sur 78 % de la Palestine historique.
Mais en 1967, le sionisme remporta la victoire de trop,
et durant les vingt années suivantes, il scella son
sort en mettant en œuvre le projet de colonisation.
Paradoxalement, les traités de paix avec l’Egypte
et la Jordanie ne firent qu’exacerber la situation,
car ils définirent la frontière extérieure
de la Palestine occidentale. Ces accords nous ont emprisonnés
dans la réalité binationale d’un territoire
qui ne saurait être divisé. Le résultat,
c’est qu’aujourd’hui le sionisme ne
peut pas transformer son rêve en réalité.
Il est victime de ses victoires, victime d’une histoire
terrible, faite d’opportunités manquées.
Me reviennent en particulier à l’esprit ces
Shabbats, où Papa m’emmenait dans ses ballades
dans les villages qui entourent Jérusalem. Il était
guide pour les touristes et, en matière de connaissance
du pays dans ses moindres détails, il était
grand prêtre. Il m’emmenait à Malha,
à Beit Mazmil, à Ein Karem, à Saris,
à Deir al-Hawa Le mode de vie de ces villages n’a
rien d’étranger pour moi ; c’est une
part de moi-même.
Mais un jour d’avril 1948, j’étais
dans la rue King George, à Jérusalem, lorsque
le Etzel [une organisation militaire nationaliste clandestine]
tint sa parade de victoire, dans le centre ville, des camions
transportant les survivants de Deir Yassine. Quand j’y
repense, aujourd’hui, c’est terrible. Mais,
à l’époque, cela ne m’avait
pas semblé terrible. Et aussi, en 1949, quand j’ai
moissonné le blé de champs appartenant à
des Palestiniens, dans le cadre des activités d’un
camp d’été du mouvement de jeunesse
auquel j’appartenais, cela ne m’avait pas
non plus semblé horrible. Leur tragédie n’avait
tout simplement pas pénétré jusqu’à
ma conscience.
Ce n’est qu’en 1955 que la vérité
me frappa soudain de stupeur. J’étais alors
étudiant et j’effectuais des relevés
pour l’Institut de Géologie, au cours desquels
nous examinions le niveau de remplissage de puits arabes
abandonnés, après la pluie, et je venais d’arriver
dans un village situé près de Beit Guvrin.
Ce village était totalement intact, complet. Simplement,
il n’y avait personne. Pour la première fois,
je me suis demandé où étaient ces gens,
où étaient-ils partis ?
Mais même cette stupeur ne fut que passagère.
Cela ne m’a pas brisé la conscience. Cela,
c’est arrivé seulement en 1967, quand j’ai
croisé tous ces pauvres gens qui me disaient venir
de Malha, de Saris, de Deir al-Hawa Soudain, je me suis
dis à moi-même : voilà, c’est
ici, qu¹ils sont ! C’est ici, qu’ils
survivent ! Et tout d’un coup, toute cette vieille
géographie me sauta à la gueule : toute la
géographie de la tragédie revint au galop.
Aussi, aujourd’hui, je vis leur tragédie,
même si j’en suis peut-être responsable.
Je me sens attaché à eux. Sentimentalement,
je leur suis très attaché. Mais durant des
années, je n’ai pas su comment traduire cet
attachement en termes politiques. Désormais, le mode
de pensée binational peut donner à cet attachement
sentimental une expression politique.
Je ne suis pas heureux de ce que je propose. Je sais que
je suis en train de vous balbutier n’est pas réellement
une solution. Parce que même si une structure fédérale,
quelle qu’en soit la forme, était établie
ici, cela n’apporterait pas la paix. Il n’y
aura jamais de paix ici. Même s’il y a une
sorte d’arrangement binational, cela ne fera rien
d’autre que gérer la crise. La violence se
produira toujours, sur les marges.
Mais la vérité est que l’ensemble
de la situation qui a été créée
ici est une situation faite de conflits et de contradictions
et d’absence de solution. Aussi, aujourd’hui,
suis-je triste et pessimiste. Je vis avec un profond sentiment
d’abattement. Croyez-moi, il n’est pas facile,
pour moi, de dire adieu au rêve de mon père
: celui d’un Etat-nation juif. C’est dur pour
moi. Cela a été aussi mon rêve à
moi, durant la plus grande partie de ma vie. Mais j’ai
vraiment peur, pour mes petits-enfants. Lorsque j’observe
autour de moi, j’ai peur pour mes petits-enfants.
Comment vivront-ils, ici ? Que vais-je leur laisser ? C’est
parce que je sais qu’il n’y aura pas d’Etat-nation
juif, ici, et qu’il n’y aura pas non plus,
ici, deux Etats pour deux nations, que je m’accroche
à cet espoir ténu que, peut-être, après
tout, quelque chose de partagé en commun va se développer,
ici. Quelque chose de néo-cananéen. Que peut-être,
malgré tout, nous finirons par apprendre à
vivre ensemble. Comme ces cyprès. Comme ces bustanim,
ces vergers. Comme tout ce que cette terre nous prodigue.